A l'occasion de la remise, le 1er octobre, du prix annuel de la Fondation pour Genève, «Le Temps» consacre une série d'articles à ces bénévoles qui donnent de leur temps pour soutenir des causes, des associations ou des événements qui animent la vie publique genevoise.

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Emile Henchoz lance le décompte: «Trois, deux, un, on y va! Prépare-toi Claude, on commence directement par une montée.» La coordination est parfaite entre les deux cyclistes, qui ont l’habitude de faire du tandem ensemble. Le duo complice, équipé des pieds à la tête, file à travers le quartier de Champel, à Genève, sans remords pour la jeune journalise essoufflée qu’ils viennent de semer.

De retour dans leur local situé dans le parking Lombard, Claude Thorimbert descend du vélo et déplie sa canne blanche. «Je ne possède plus que 5% de vision, depuis un accident de moto survenu lorsque j’avais 23 ans. Je distingue quelques ombres, c’est tout», explique-t-il. Ce père de famille âgé aujourd’hui de 57 ans et ancien champion d’aviron n’a toutefois jamais laissé tomber sa passion pour le sport et son envie de s’engager pour les autres. A côté de son travail de téléphoniste au TCS, il préside depuis 2005 l’association genevoise Taupenivo, qui offre depuis 1986 la possibilité à des personnes aveugles ou malvoyantes de faire du vélo tandem avec un bénévole.

L’Association pour le bien des aveugles et malvoyants les soutient financièrement et aiguille souvent des sportifs intéressés. Vingt-deux aveugles roulent de manière active avec une trentaine de bénévoles fidèles et indispensables. Ils ont à leur disposition 23 tandems en aluminium construits sur mesure, dont 21 vélos de route et deux de piste.

Une confiance absolue

Le bénévole, installé à l’avant du tandem, opère les changements de vitesse et décrit au passager non voyant les paysages traversés. «A la différence des aveugles, j’ai vu par le passé, j’arrive ainsi à me construire une image mentale sur la base de mes souvenirs d’il y a trente ans», poursuit Claude.

Chaque bénévole y va de sa spécialité: les arbres pour les uns, l’ornithologie ou les usines pour les autres. Le guide, comme on l’appelle dans l’association, doit surtout communiquer à son partenaire les aléas de la route. «J’anticipe chaque trou, chaque dos d’âne, les feux rouges ou les ralentissements, explique Emile. Il faut aussi indiquer les virages et les changements de voie. Le plus compliqué? Les freinages d’urgence! Le malvoyant se retrouve démuni, n’ayant aucune idée de ce qu’il se passe durant quelques secondes.»

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«A vélo tandem, les bénévoles sont nos yeux. Ils ont notre vie entre leurs mains, on doit avoir une confiance totale, notamment durant les descentes, sinon, la peur prend le dessus», ajoute Claude. De lourdes responsabilités dont Emile a bien conscience et qu’il a acceptées depuis longtemps. A 70 ans, il a déjà 32 ans de bénévolat au sein de Taupenivo derrière lui. Son engagement s’est fait un peu par hasard, à la suite d’une séance sur le bénévolat organisée dans sa commune, Lancy. Il possédait un tandem dont il ne savait que faire et l’envie de s’investir, le tour était joué. «J’étais aussi sensibilisé au handicap de la vue, car j’ai moi-même un œil quasiment fichu, à la suite d’un accident de travail lorsque j’avais 19 ans», confie-t-il en enlevant ses lunettes de course. Cela ne l’a pas empêché de faire une carrière comme mécanicien de précision dans l’horlogerie et de guider des cyclistes aveugles.

Le plus souvent, c’est la personne malvoyante qui lance une proposition de balade au guide. Avec un duo comme Emile et Claude, il faut compter entre 40 et 100 km par sortie hebdomadaire. A cela s’ajoutent les courses collectives une fois par mois et des voyages proposés par l’association. Un voyage à travers l’Himalaya a été organisé en 2017, 700 km entre Genève et les Saintes-Maries-de-la-Mer et, plus récemment, une semaine dans le Haut-Atlas marocain.

Danger en cas de crevaison

Depuis plusieurs années, Emile s’occupe également de la formation des nouveaux bénévoles: le guide sillonne avec eux les routes genevoises pour s’assurer qu’ils sont assez expérimentés et qu’ils ne mettront pas en danger le malvoyant, en le laissant notamment seul au milieu d’une route en cas de crevaison ou de chute. Ces nouvelles recrues viennent grâce au bouche à oreille et les profils sont variés: de l’étudiant de 25 ans au médecin expérimenté.

«S’engager comme bénévole représente un investissement en temps plutôt important. C’est une décision qu’il faut mûrement réfléchir et qui doit être préalablement discutée en famille», insiste Emile, qui a débuté comme guide lorsque ses enfants avaient 6 et 9 ans. Il assure n’avoir jamais eu de problème à concilier ses vies privée, professionnelle et associative, car il a su ne pas se surcharger avec d’autres activités annexes. Sa motivation depuis toutes ces années? «Le plaisir de faire plaisir. On ne parle jamais du handicap, on est là pour partager une passion. Et forcément, de fortes amitiés se tissent.»

Emile souligne avec un sourire mais une franchise qui le caractérise: «On est là pour rouler, donc les bénévoles qui viennent uniquement pour faire une bonne action ou soulager leur conscience ne restent souvent pas bien longtemps.» Quant à lui, il a décidé de lever le pied. Sauf quelques exceptions, comme aujourd’hui, il ne s’occupe plus de sorties individuelles mais il participe aux sorties collectives et aux formations. «Je laisse la place à la relève», sourit-il.