L’époque est plus bobo que baba, plus concernée que futile, parfois jusqu’à l’absurde: petite collection amusée des choses de la vie quotidienne qui disent qui nous sommes.

Episodes précédents: 

Affichée sur le frigo de Serge, la une de Libération du 4 mai 2020: «Déconfinement, un boulevard pour le vélo». Il l’avait gardée. Elle signifiait que c’était son heure, son moment, l’empire du cycliste urbain était en train de gagner la partie. Il se sentait faire partie d’une sorte d’avant-garde, chic et en selle pour le futur. La photo sur le journal l’illustrait: dans un Paris vide, un cycliste roulait seul rue de Rivoli. Le kif. Serge a suivi attentivement la naissance de pistes cyclables un peu partout en Suisse romande après le confinement, la seule bonne chose à retirer de cette saleté de pandémie. Ça et l’engouement des Suisses pour les marchés de proximité, bien sûr.

Le vélo est un sujet sérieux. Un marqueur politique, comme disent les politologues. Le sujet de la ville sans voitures a fait les titres du début de l’été. Recul de l’automobile dans les métropoles et énervement concomitant des conducteurs, pour qui la paix dans le monde ne sera résolue que par l’anéantissement des bobos à vélo. Serge n’a jamais fait de politique, mais rien que pour cette cause, il serait prêt à s’engager.

Choisir le bon vélo

Il a parfois l’impression un peu floue qu’une lutte des classes est en train de se jouer. Que l’image du pauvre ouvrier se rendant au boulot à vélo appartient désormais au siècle dernier. Maintenant que ledit ouvrier a accès à la voiture, l’utilisation de celle-ci est devenue plus compliquée, suspecte, soumise aux taxes, aux mesures antipollution, à la fin des parkings, aux amendes, à l’opprobre général. Les nantis et les bobos l’ont compris: ils roulent déjà en Tesla ou à vélo.

Séduit par ce qu’il voyait lors de ses déplacements professionnels dans le centre de Copenhague, Serge a été l’un des premiers Lausannois à opter pour la Rolls du deux-roues électrique familial: le merveilleux vélo-cargo allongé. Un vélo électrique utilitaire compact et modulable à souhait qui supporte 200 kilos de charge pour transporter jusqu’à deux enfants et des légumes frais pour toute la semaine. Il y a mis le prix, 4600 francs, quand même. Depuis, ce néo-deux-roues triomphe dans la capitale vaudoise et ailleurs. L’autre jour, il a presque eu du mal à repérer le sien dans le parking à vélos. Il a dû se frotter au match serré entre le vélo-cargo avec benne à l’avant et le long tail avec porte-bagages à l’arrière. Serge a opté pour le prolongement arrière, ça le met mieux en avant.