SANTE

Vendre ses organes en toute légalité?

Des médecins américains militent pour un commerce régulé des parties du corps, déjà légal en Iran. C'est le seul moyen, plaident-ils, de remédier à la pénurie des donneurs et au marché noir. Et pourquoi pas en Suisse?

Pour pallier le manque de donneurs d'organes, les Etats-Unis songent à autoriser le commerce des viscères humaines en chargeant une agence gouvernementale de réguler ce nouveau marché financier. Les deux principaux auteurs de l'initiative, Eli et Amy Friedman, sont médecins, le premier à l'Université de l'Etat de New York, l'autre à celle de Yale. Ils viennent de relancer le récurrent débat sur ce sujet dans la revue Kidney International. En 2004, le Congrès américain avait déjà refusé un projet de libéralisation de la vente d'organes, au motif qu'il s'agissait d'un «viol pur et simple de la dignité humaine».

Le lobby de la libéralisation constate que les efforts entrepris pour encourager les dons ont failli. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: officiellement, 65000 personnes patientent sur une liste d'attente aux Etats-Unis, et, chaque année, plus de 3000 meurent faute d'avoir trouvé un greffon. Certaines sources mentionnent des chiffres encore plus imposants: il y aurait ainsi près de 400000 Américains désespérant de recevoir un nouveau rein. En Suisse, un millier de personnes figurent sur liste d'attente; une quarantaine sont décédées l'année dernière avant d'avoir pu être greffées. Malgré cela, le gouvernement helvétique tient à maintenir la gratuité du don d'organes - principe expressément stipulé par la loi sur les transplantations. En France, 10000 personnes attendent un nouveau rein, et seul un tiers d'entre eux trouverait un donneur. La pénurie d'organes serait responsable de 400 décès prématurés par année en Grande-Bretagne.

La loi américaine de 1984 interdit la vente d'organes humains. Elle punit de 50000 dollars d'amende et de 5 ans de prison tout contrevenant. Le désespoir des patients a pourtant permis la mise en place d'un marché noir, en pleine expansion depuis les années 1980. Un corps humain est actuellement estimé à 220000 dollars. En 2003, le Prix Nobel d'économie Gary Becker a calculé le prix du marché d'un rein pour un Américain moyen: 45000 dollars. Le même organe en coûte 20000 de moins en Chine, où l'on peut aussi acheter un foie pour 40000 dollars et une cornée pour 5000 dollars. Le tourisme de la transplantation toucherait une dizaine de pays, selon des rapports établis par les ONG Amnesty International et Organs Watch: Brésil, Bulgarie, Haïti, Inde, Mexique, Moldavie, Mozambique, Pakistan, Paraguay, Pérou, Roumanie, Salvador et Turquie. Des milliers de greffes illégales seraient ainsi effectuées chaque année au profit de riches clients.

Les Suisses trempent-ils dans ce commerce? «Il n'y a pas de marché noir à l'intérieur du pays, c'est certain. Notre organisation hospitalière ne le permet pas», souligne Dominique Belli, médecin-chef aux Hôpitaux cantonaux universitaires genevois (HUG). Mais on ne peut pas exclure que des patients n'ayant pas encore trouvé de greffon se rendent à l'étranger pour se donner une deuxième chance. Certains pays sont plus laxistes: «La vente d'organes est déjà autorisée en Iran», déclare Conrad Müller, directeur de Swisstransplant.

«Les Américains sont assez favorables à l'idée de la création d'un marché financier, c'est une question de culture. Ils privilégient l'utilitarisme. Pour eux, tout le monde est gagnant dans l'affaire: le donneur, car il gagne de l'argent, le receveur, les intermédiaires. Il faut toujours tenir compte des valeurs culturelles quand on parle de transplantations. En Chine, par exemple, manger du chien ou du chat ne pose pas de problème de conscience. Au Japon en revanche, la religion dit que le corps doit rester intact après la mort», explique René Chioléro, chef des soins intensifs adultes du CHUV. Les conservateurs américains ne s'opposeront-ils pas à la vente du corps humain au nom de la religion, justement? Le Dr Chioléro n'y croit pas vraiment. «Les mêmes mouvements évangélistes sont favorables à la peine de mort», observe-t-il.

La libéralisation freinera-t-elle le marché noir? Là encore, rien ne permet de le jurer. «Il y aura vraisemblablement encore de la place pour un réseau parallèle, où l'on achètera des reins ou des foies moins chers», avance le Dr Chioléro. Il faut savoir qu'en Suisse la transplantation d'un foie n'est prise en charge par l'assurance obligatoire que si le donneur est décédé. S'il est vivant, les coûts de la greffe sont à la charge de l'assurance du receveur.

Pour le Dr Dominique Belli, la solution ne se trouve pas dans la création d'un marché financier: «Le problème serait résolu si toutes les personnes qui pouvaient donner donnaient.» Les sondages montrent que 8 Suisses sur 10 ont une opinion positive sur le don d'organes, mais seule une personne sur dix détient une carte de donneur.

Dans les petits hôpitaux, il arrive que l'infrastructure manque pour effectuer les prélèvements. Des greffons sont ainsi perdus. «Avec une loi semblable à la nôtre, l'Espagne compte trois fois plus de donneurs que la Suisse, parce que le gouvernement injecte chaque année des millions d'euros dans les établissements hospitaliers», explique le Dr Belli.

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