Il tente de falsifier son identité, change de nom et se déguise en franchissant les frontières. Mais ses vices de caractère intrinsèques l'empêchent de voyager incognito. Partout où il passe, le vent du Nord est reconnaissable. De par son ton sec et mordant, son attitude agressive et turbulente, voir mutine lorsqu'il va jusqu'à soulever les jupes des filles.

De tout temps, le comportement de son altesse Eole et de sa vaste famille, composée de plus de 400 membres de par le monde, a fasciné et inspiré poètes, chanteurs et écrivains. Initiant les légendes les plus fabuleuses. Il se dit qu'à la genèse de l'univers s'inventa un vent primitif et sauvageon destiné à donner corps à mille et un récits fondateurs, autant mythiques que poétiques. Le vent est à l'origine de la tragédie antique. Et s'il ne s'était pas levé, la guerre de Troie n'aurait pas eu lieu. Dans son Odyssée, Ulysse a eu beaucoup affaire à lui.

Contrairement à son cousin du Sud, chaud, léger et régulier, le vent du Nord est lourd, dense et instable. Tout simplement parce que l'air chaud monte alors que l'air froid descend. Ainsi à force égale, le vent du Nord a plus de pression que son homologue du sud. C'est pour cela que les marins parlent, lorsqu'il souffle, de «nœuds lourds». S'il est toujours froid et violent, son taux d'humidité en revanche varie. «Tout dépend d'où il vient, explique le météorologue et navigateur français Jean-Yves Bernot. Il est sec après un long trajet continental. En Bretagne, en Ecosse ou en Irlande, où il arrive après un long voyage maritime, il est plutôt humide. Et encore plus froid. Mais dans ces régions-là, il se fait plus rare. Transitoire, il se manifeste entre une zone dépressionnaire et un système anticyclonique. C'est pour cela qu'il n'y a pas de nom spécifique.»

Les régions qu'il préfère sont celles où il trouve un couloir dans lequel s'engouffrer. «C'est ce qui caractérise le vent du Nord. Il se rue dans les vallées comme l'eau dans un torrent», précise Jean-Yves Bernot. En Suisse, sous le sobriquet de bise, il se glisse dans la vallée du Rhône et profite de la présence des montagnes pour prendre de l'ampleur.

En France, c'est aussi la vallée du Rhône ou couloir rhodanien qu'utilise le mistral pour imposer son tempérament tumultueux. Il pointe le bout de son nez lorsqu'une dépression se forme sur le golfe de Gênes. Il descend alors du nord-ouest jusqu'aux Alpes. Un poil plus à l'Ouest, la tramontane se fraye un chemin entre les Pyrénées et le Massif central. Les montagnes constituent alors un véritable barrage pour ces masses d'air froid venues du Nord à travers la France et déviées vers la Méditerranée où elles parviennent sous forme d'un vent en rafales.

Mistral ou tramontane possèdent des pouvoirs quasi surnaturels, parvenant à faire chanter les objets. «J'entendais miauler dans ma cuisine et jouer de la flûte à l'étage», raconte cette habitante du Gard à propos des effets d'une tempête de mistral. Ce vent qui rend fou, qui énerve, est craint dans le sud de la France pour son influence parfois néfaste sur le psychisme. D'où l'expression, en pays languedocien, de «perdre la tramontane», qui veut dire «perdre le nord». Pour les Romains, la tramontane signifiait l'étoile venue de derrière la montagne. Ainsi, l'étoile polaire indiquant le nord était appelée «tramontane de septentrion».

Thème littéraire récurrent, mistral et tramontane ont notamment fait tourner les pages d'Alphonse Daudet. Ainsi dans les Lettres de mon moulin: «La tramontane se lève, souffle; être battu, percé, transpercé, secoué par la tramontane; les jours de tramontane; l'âpre, la froide tramontane… moi je travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du bon Dieu.» Le vent du Nord est ainsi souvent personnifié.

Sur les bords de l'Adriatique, en Italie, on dit qu'il est catabatique et sévit sous le nom de bora. Il a pour origine l'air froid, formé en hiver sur les hauteurs de la Yougoslavie, qui dévale les pentes des reliefs côtiers en prenant de la vitesse. Particulièrement turbulente, la bora peut atteindre 80 nœuds et s'est imposée comme un personnage à part entière dans la vie culturelle de la région. Un musée en son nom est en projet et la cinquième édition d'une fête en son honneur a été organisée en septembre dernier à Trieste. «Je l'appelle grand vent lorsque l'on est constamment occupé à tenir son chapeau et bora lorsque l'on a peur de se casser le bras», a déclaré Stendhal qui fut consul à Trieste. Après avoir effrayé l'auteur du célèbre roman Le rouge et le noir, la bora a fait frissonner Rilke, Larbaud, Joyec et Svevo. En 1830, elle souffla si fort qu'on dénombra à Trieste vingt fractures de jambes et de bras.

Partout où il va, toujours froid et cinglant, le vent du Nord fait des dégâts. Pas étonnant qu'en Russie, de buran en été il prenne, en hiver, le patronyme de purga.