Mémoire

Le ver d’oreille, cette chanson qui colle, colle, colle

On connaît tous ce phénomène. Un air qui surgit le matin et nous poursuit toute la journée. Pourquoi cela arrive-t-il et comment s’en débarrasser?

«Nouuuuuus, tout c’qu’on veut, c’est être heureux / Etre heureux avant d’être vieux / On n’a pas l’temps d’attendre d’avoir 30 ans / Nouuuuuus…» etc. Si vous connaissez ce refrain de Starmania, votre sort est scellé. Cet air va vous hanter toute la journée et pas forcément au moment souhaité.

Ceux qui ont échappé à la fièvre de ce monument des eighties sont épargnés, mais ils ont sans doute, eux aussi, une chanson parasite – allez, disons Bad Romance de Lady Gaga – qui, une fois installée dans leur cerveau, n’en sort plus jusqu’au coucher. Ce phénomène s’appelle «ver d’oreille» (earworm) et peut réjouir ses victimes ou les rendre fadas. Tout dépend du degré de sympathie qu’on a pour l’intrus. Comment ça marche et comment s’en débarrasser? La parole aux spécialistes.

Il y a les malins. Ceux qui connaissent la combine et l’utilisent comme arme fatale. Jean Alain, propriétaire de Sounds Records, mythique magasin de disques à Genève, raffole de cette attaque filou. «Parfois, avec ma famille et mes amis, je siffle le Gentil Dauphin triste, de Gérard Lenorman, ou Où sont les femmes?, de Patrick Juvet, et là, je sais qu’ils sont cuits pour la journée!»

Mais n’allez pas croire que ce fan de Neil Young accomplit son coup bas uniquement pour se moquer. «Non, c’est aussi un hommage que je rends à ces chansons. Parce que, dans ces titres rengaines, la structure est certes simple, mais la mélodie accroche. Et si ce n’est pas la mélodie, c’est quelque chose dans le texte. Il faut bien qu’il y ait une petite pépite pour qu’on s’en souvienne, non?»

Simple, mais avec une rupture

Les études académiques donnent raison au disquaire genevois. Si tous ces airs adoptent une construction simple et un tempo plutôt rapide, ils présentent également souvent une rupture qui leur donne une singularité, énonce «Dissecting an Earworm: Melodic Features and Song Popularity Predict Involuntary Musical Imagery», une enquête effectuée en 2017 par l’Université de Goldsmiths, à Londres, sur 3000 participants. L’étude dit aussi que 90% des êtres humains connaissent ce phénomène au moins une fois par semaine et que ces airs surgissent souvent lorsqu’on effectue une activité rythmée, comme un footing ou du ménage.

Ce qui frappe encore les chercheurs? La structure parcellaire et en boucle du «ver d’oreille». De fait, on n’est jamais hanté par la chanson entière, mais seulement par le refrain et parfois même par une seule phrase qui revient de manière obsessionnelle. Cette circularité est constitutive de l’addiction. D’ailleurs, pour se débarrasser de ces airs obsédants, le célèbre neurologue Oliver Sacks conseille, dans son ouvrage Musicophilia (Ed. Seuil), de chanter la totalité de la chanson. Restituer le titre dans son intégralité désamorce, selon l’expert disparu en 2015, le passage récurrent.

Comme les TOC

Comment ce piratage fonctionne-t-il au niveau du cerveau? Neurologue au Centre Leenaards de la mémoire, attaché au CHUV, à Lausanne, Joseph-André Ghika explique que cet assaut peut être comparé aux troubles obsessionnels compulsifs, les fameux TOC, qui interviennent de manière involontaire et incontrôlable. Il s’agit d’un processus de réverbération qui ne dure généralement que vingt-quatre heures, une résonance qui relève de la mémoire procédurale, celle qui, automatisée, nous permet d’ouvrir une porte ou de conduire un vélo.

«En présence d’une musique simple et facile à retenir, captée dans un moment de faible attention, notre cortex envoie l’information dans le noyau gris, comme n’importe quel «dossier à traiter». Mais parce qu’une chanson sollicite beaucoup de canaux différents d’analyse et de stockage dans la mémoire, les émotions et le mouvement, elle est spécialement active et prompte à ressurgir de façon réverbérante vers le lobe frontal, qui n’est pas sans cesse en activité pour l’inhiber, selon le degré d’attention de l’activité en cours», explique le médecin.

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Différents canaux d’analyse? «Oui, face à une chanson, le cerveau procède d’abord à une analyse acoustique, repérant le ton, le timbre, etc. Ensuite, ses perceptions sensorimotrices sont sensibles au rythme, au tempo, au mouvement. Le système de récompense est aussi flatté par l’émotion qui se dégage de la mélodie et des harmonies. Enfin, le texte imprime encore sa marque dans la mémoire sémantique, celle qui fixe les concepts et qui fait, par exemple, que l’on voit tout de suite un cheval lorsqu’on entend le mot «cheval». Le morceau ravive aussi la mémoire autobiographique du moment où on l’écoutait le plus. Tout cela explique que nous nous souvenions mieux d’une chanson populaire que d’une partition plus complexe de musique contemporaine.»

Et qu’en est-il de l’effet «madeleine de Proust»? «Ça, c’est le travail de la mémoire source, qui se trouve dans le lobe frontal, activée automatiquement par la mémoire perceptive en présence d’un objet, d’une odeur ou d’un thème mélodique fortement investi affectivement, répond le spécialiste. C’est une sorte de mémoire sémantique personnelle qui, parce qu’elle a entendu plusieurs fois le même morceau à un âge et dans un contexte donnés, ramène à la surface les éléments biographiques qui y sont liés.»

A propos de Proust, qui apparaît dans un récent classement: Les 50 meilleurs livres de langue française de 1900 à aujourd’hui

Sanson, pour pleurer aussi

Olivier en sait quelque chose, lui qui frémit chaque fois qu’il entend la sonnerie de téléphone d’une collègue reprenant les premières notes de La Foule, d’Edith Piaf. «C’est le 45-tours de mon enfance. D’un côté, il y avait Milord, et de l’autre, je crois, La Foule. Chaque fois que ce portable sonne, c’est tout un monde qui resurgit. Ensuite, à tout moment de la journée, le refrain me revient.»

Fan absolu de Véronique Sanson, ce journaliste observe aussi qu’il ne peut pas entendre parler de la ville de Vancouver sans entendre la chanson. «Ce souvenir réflexe ne me dérange pas, car c’est une musique que j’aime. J’écoute du Sanson, comme j’écoute du Michel Berger ou du France Gall: pour moi, c’est un sas de décompression.»

Mais, parfois, c’est aussi trop d’émotion. «Quand, le vendredi soir, la radio de la RTS Option Musique programme ces icônes du passé, je suis parfois si submergé que je dois couper.» Sauf que pleurer peut être aussi un projet, comme une soupape. «Oui, parfois, lorsque passe Quelques mots d’amour de Sanson, je monte le son et les larmes arrivent avec le texte que je chante en même temps.» Parasite ou non, la chanson subjugue, car elle est souvent un rendez-vous avec soi, intime et profond.

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