Nous avions rendez-vous dans un café genevois, à l’abri des caprices de l’automne. Et puis, un petit rhume est passé par là, nous contraignant à converser à travers le filtre du téléphone. Psychologue sociale engagée de longue date pour les droits des femmes et les violences qui leur sont faites, Véronique Ducret a lancé plusieurs projets dans ce domaine avant de cofonder le 2e Observatoire, Institut romand de recherche et de formation sur les rapports de genre. Elle a signé plusieurs livres et même un film: «Agir pour prévenir le harcèlement sexuel en entreprise», primé au XVIIIe Congrès mondial sur la santé et la sécurité au travail à Séoul, en 2008. Rencontre avec une traqueuse infatigable de ces inégalités qui prennent corps dès le berceau.

Des petites filles modèles

«Mon père aurait voulu un garçon», plaque-t-elle d’entrée. Elles sont deux sœurs et grandissent à Chêne-Bourg (GE). Véronique Ducret, la cadette, est éduquée «en petite fille sage et docile» qui doit ramener de bonnes notes. «Je correspondais à la fillette que tout le monde aime. Le problème, c’est qu’alors, on ne peut être autrement.» A 14 ans vient la révolte, l’opposition à des parents conservateurs et la découverte du féminisme au collège. «C’était le temps du MLF (Mouvement de libération des femmes), je commençais à m’ouvrir à ces questions et à voir qu’il était plus difficile d’être une femme qu’un homme. C’est ça qui m’a donné des ailes.» Et quelques battements plus tard, la voilà engagée dans un apprentissage de constructrice de machines.

A 19 ans, Véronique Ducret se forme donc à un «métier d’homme» au sein d’une grande entreprise de la métallurgie genevoise. C’est aussi sa première rencontre frontale avec le sexisme: chaque matin, elle traverse un vaste atelier, essuyant des regards appuyés, des sifflements, des invitations. «Je rêvais de construire un souterrain pour passer sans être vue.» De cette période, il reste heureusement quelques victoires, à l’image d’un four à raclette fabriqué de ses mains, comme de solides connaissances en mécanique.

Vers l’action

Alors qu’elle a repris des études universitaires en psychologie, survient en 1981 le «déclencheur» des actions de la jeune femme: le procès de Pré-Naville. Deux femmes, qui habitaient un squat aux Eaux-Vives, sont violées par 11 hommes au milieu de la nuit. «A la fin de ce procès, quelques personnes voulaient créer une permanence pour les femmes victimes de viol. Je suis allée à une réunion et en sortant je me suis dit que c’était cela que je voulais faire.» Cette permanence, c’est Viol-Secours, devenue une association très active encore aujourd’hui.

Lire un entretien avec Véronique Ducret en 2013«La violence se construit»

En parlant avec toutes ces femmes, victimes de viols et de toutes sortes de violences, Véronique Ducret met un mot sur ce qu’elle avait ressenti elle-même autrefois: le harcèlement sexuel au travail. Seconde illumination. «J’étais attirée vers cela par mon vécu, mais aussi parce que je me disais: on a besoin du travail pour vivre. Donc, être harcelée dans ce contexte, c’est sans issue.» Elle participe alors à la fondation, à Genève, du Comité contre le harcèlement sexuel, à la suite de la victoire d’une ouvrière en horlogerie qui avait porté plainte contre son chef au Tribunal des prud’hommes.

Le bruit de la recherche

Malgré toutes ces occupations, Véronique Ducret est titillée par la recherche. L’écoute et l’analyse l’appellent autant que l’action. Elle frappe alors à la porte du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, qui va financer une étude sur le harcèlement sexuel au travail. Publiés en 1993, les résultats font du bruit: plus de 500 femmes interrogées parmi 50 entreprises, qui portent au jour un mal encore méconnu. La chercheuse commence à dispenser des formations, formulant au passage des modèles de dispositifs de prévention et de traitement du harcèlement sexuel au travail mis en pratique dans plusieurs entreprises romandes. Son manuel, Pour une entreprise sans harcèlement sexuel. Un guide pratique devient une référence. Et, petit à petit, s’impose dans son esprit l’idée d’un centre de compétences sur les violences faites aux femmes.

«En cherchant des soutiens, j’ai trouvé des personnes intéressées parmi les étudiantes en études genre à Genève. Avec elles, le spectre s’est élargi aux rapports de genre.» Ça y est, le 2e Observatoire est né, officiellement en 1998. Fatiguée? «Jamais, j’étais pleine d’énergie!» Entre les entretiens avec les victimes, les mandats de recherche et de formation dans les entreprises, l’institution est bien occupée. Véronique Ducret a donc pu prendre sa retraite, il y a quelques mois, avec sérénité. «J’ai fait mon temps, il y a une très belle relève. Et je commence une nouvelle vie!» – pleine de projets, encore, sur lesquels elle restera discrète.

Lire le portrait d'une autre féministe en action: Valérie Vuille, sentinelle antisexiste

Comme on fermerait une boucle, celle que l’on a élevée en «petite fille modèle» relève comme un point crucial de sa carrière deux études conduites dans les crèches puis les écoles, qui ont montré à quel point les comportements des éducateurs, éducatrices, enseignants et enseignantes contribuent à renforcer, encore aujourd’hui, les stéréotypes de genre. Deux guides d’observation* à destination des professionnels de la petite enfance et de l’enseignement en sont sortis. A ses propres filles, Véronique Ducret dit avoir «essayé» de donner une éducation «qui leur laisse toutes les portes ouvertes». «En tout cas, elles sont féministes, critiques… et je le dis car j’en suis fière.»


La Poupée de Timothée et le camion de Lison, Le Ballon de Manon et la corde à sauter de Noé.


Profil

1955 Naissance à Genève.
1989 Signature d’un mandat de recherche sur le harcèlement sexuel au travail.
1991 Grève des femmes en Suisse le 14 juin.
1998 Fondation du 2e Observatoire.
2019 Deuxième grève des femmes en Suisse.