Le marché du vendredi à Saint-Julien-en-Genevois ressemble à bien d’autres. On y trouve des vendeurs de fruits, légumes, poissons, volailles, fromages et autres, de fripes aussi et même un rempailleur de chaises qui s’ennuie ferme. Mais en parcourant les allées, un étal dénote: rien n’y est à vendre.

Sous la tente, assises de part et d’autre d’une table style camping, deux dames conversent. L’une est Véronique Lecauchois, la maire de la ville, l’autre est une habitante. Depuis quelques mois, la première a pris pour habitude chaque vendredi matin de rencontrer ici Saint-Juliennoises et Saint-Juliennois. «En ces temps de pandémie et de couvre-feu, c’est possible là plutôt qu’en mairie, on est au grand air et pas besoin de prendre de rendez-vous», justifie l’élue.

Les gens font la queue à distance réglementaire, font part de leurs souhaits, évoquent des problèmes de nuisances, d’incivilités, de soucis d’argent. Exercice non dénué de risque: un esclandre en place publique ferait nettement plus de bruit que dans un couloir de l’Hôtel de Ville. Elle répond: «Ça n’est pas encore arrivé. Je vois les gens, les écoute, les revois la semaine suivante avec des réponses.»

Un modèle à suivre

Une forme de gouvernance participative, de démocratie directe. Véronique Lecauchois aime. Elle lorgne de l’autre côté de la frontière: la Suisse est un modèle à suivre. Au point qu’elle se verrait bien pratiquer une présidence tournante, un maire qui changerait tous les ans. Utopique selon les lois qui régissent la République française, qu’on soit locataire de l’Elysée ou maire d’un village reculé.

Saint-Julien n’a toutefois rien d’un hameau: 16 000 habitants et le titre de sous-préfecture. Assez grand, assez diversifié pour pratiquer la collégialité au goût helvétique: discuter, échanger, faire fi des clans et des clivages, chercher le consensus. Complexe au pays de La France insoumise et du Rassemblement national (ex-FN), des «gilets jaunes» et des Verts qui veulent supprimer la viande à la cantine. Mais Véronique Lecauchois y croit: elle a remporté en mars 2020 la mairie de Saint-Julien en prenant la tête d’une liste improbable de socialistes (son camp) et de Républicains (ex-UMP, ses adversaires potentiels).

Une coalition UMPS, se gaussait Antoine Vielliard, le maire sortant centriste, battu sèchement. Pourtant ça a marché. L’électeur a plébiscité cette alliance contre nature parce que sa porte-parole a bien fait comprendre qu’il s’agissait de prendre le meilleur de chacun et jeter le pire de tous. Antoine Vielliard n’a pourtant pas été un mauvais magistrat (ouverture d’écoles, centre-ville réaménagé, assainissement des finances, etc.). Mais il se tenait sans doute un peu trop à distance du peuple et ses obsessions lassaient. «Compter et recompter les faux résidents suisses installés chez nous, c’est bien mais un jour il faut passer à autre chose, ils ne sont tout de même pas responsables de tout», glisse un adjoint.

Véronique Lecauchois doit avant tout son accès à la mairie à un fort tempérament trempé dans les encres de son enfance. Un père architecte très occupé et jamais là, une mère employée chaque jour chez Citroën à Genève, trois frères, une sœur. Elle est l’aînée et pallie l’absence du père. «Je suis devenue papa pour aider maman», dit-elle. Elle est indisciplinée, passera six années en pensionnat à Sallanches, n’aime pas trop étudier mais adore le dessin. Elle fait ensuite Arts déco à Genève, est encore capable aujourd’hui de nommer chacun de ses professeurs, «des gens tellement compétents».

Elle devient graphiste, fait un stage à Bernex (GE). L’employeur veut l’embaucher mais la priorité est donnée aux diplômés suisses. Véronique Lecauchois décroche un 50% chez Terraillon (spécialiste du pèse-personne) à Juvigny. Puis ouvre sa propre entreprise de graphisme à Annemasse. Elle a 20 ans, déjà une secrétaire et bientôt dix salariés. Elle empile les contrats avec Terraillon mais aussi avec la mairie d’Annemasse, les boîtes de décolletage de la vallée de l’Arve, l’Etat de Genève (projet Praille-Acacias-Vernets). Se marie, élève quasiment seule ses deux fils, car l’époux est affairé à Saint-Etienne, entre au Conseil municipal d’Annemasse au côté du maire Robert Borrel, l’un des pères du Grand Genève, son mentor.

Partis à 4, arrivés à 80

Elle divorce, fonde avec trois autres femmes l’association «La ville est à vous», levier qui va la porter jusqu’à la mairie de Saint-Julien. «On est partis à 4, on est arrivés à 80», résume-t-elle. Slogan de campagne: écoute, proximité, humilité. Elle a rendu sa carte du PS «à cause d’une course à l’ego devenue insupportable dans le parti». Il s’agit maintenant de retrousser les manches. Saint-Julien aborde un tournant à bord du tram 15, dont le prolongement jusqu’à la gare va grossir la population et fragiliser la cohésion sociale. Des Suisses en mal de logement à Genève vont affluer. «Salaires de riches contre smicards», entend-on. Trois écoles à construire, des logements à la pelle, une police qui sait que la criminalité sera plus mobile.

Véronique Lecauchois mise sur l’équipe municipale (de gauche comme de droite ou du centre) pour faire face. Et aussi sur son marché du vendredi, qui est un peu le pouls de la ville.


Profil

1957 Naissance à Chamonix.

1996 Naissance de son premier fils, Philippe.

1998 Naissance du second, Thomas.

2009 Fonde «La ville est à vous».

2020 Elue maire de Saint-Julien-en-Genevois.


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