«Regardez, je suis inondée de lettres!» Elle ouvre son porte-documents, bourré de messages, comme autant de trophées. Une nuée de mots de soutien et une lettre de menace de mort, c'est le courrier de la journée, après des centaines d'autres. Et des cascades de téléphones. Il est 19 heures. Exténuée, le Dr Véronique Vasseur a raccroché sa blouse à la porte de l'unité de soins, à la prison de la Santé, dont elle est médecin-chef et rentre à la maison. Plus que fatiguée: abattue, le visage défait de devoir affronter la tempête qu'a soulevée son livre: l'indignation du directeur de la Santé, celle de l'administration pénitentiaire, le mea culpa d'Elisabeth Guigou, les témoignages anonymes de détenus, la commission parlementaire réclamée le jour même par Laurent Fabius, les lettres de fous et, tout juste atterri sur sa table, le manifeste, dans Le Nouvel Observateur, d'un groupe d'ex-taulards distingués en faveur d'une humanisation des prisons. Et puis, ce tract anonyme, distribué à la porte de la Santé. Immonde. Le portable sonne: «Qu'ils se débrouillent, maintenant, et qu'ils me laissent tranquille», répond l'héroïne, accablée et comme involontaire, de cette affaire d'Etat aux amis qui l'assaillent.

Un chat passe – un imposant chartreux, enroué et haut sur pattes. Et, furtifs, les enfants: deux grandes adolescentes, elles aussi bousculées par la soudaine célébrité de leur mère. On dirait, pourtant, que le tintamarre du dehors dérange à peine l'ordre des choses, ici. L'entretien, à la table de la salle à manger, peut commencer. Soupirs. Véronique Vasseur, en fait, ne comprend toujours pas ce qui lui arrive: «Ces dernières années, j'avais déjà alerté, et souvent, l'opinion, mais jamais rien ne s'était passé.» On l'avait vue chez Mireille Dumas, la presse avait repris ses propos, le Journal de la Santé, sur la Cinquième, l'avait interviewée. Sans la moindre retombée. Jusqu'au livre: témoignage sans prétention et sans pathos; descriptif et factuel, il aura sonné la République en moins d'une semaine, avant même de sortir en librairie *.

Ecrivain, Véronique Vasseur? Elle s'en défend. Pourtant, il y a comme un mystère dans son itinéraire. Parisienne, née dans un milieu de juristes – père avoué, mère peintre, frères et belles-sœurs avocats –, elle a choisi la médecine. Celle de la Sécurité sociale, quittée pour deux ans consacrés à la peinture, autre passion – comme un autre métier. «Pourtant la solitude de mon atelier ne me convenait pas: j'avais besoin, aussi, du contact avec les autres.» D'où cette candidature, déposée à la prison de la Santé, un peu par hasard, «et par curiosité». Véronique Vasseur y est depuis sept ans et demi. Mais, dès les premiers jours, elle consigne, au jour le jour, ce qu'elle observe dans cette cour des miracles. Où la drôlerie échappe parfois à l'horreur. Comme ce rescapé de la cavale sanglante de Clairvaux, qu'elle décrit «plutôt beau et assez sympa. Une musculature à faire rêver Schwarzenegger.» Auteur de multiples assassinats, prises d'otages et séquestrations. Libérable en 2015. Et qui la consulte pour un cor au pied…

L'écriture, libératrice, est donc spontanée chez elle. L'indignation aussi. Ses anciens employeurs doivent s'en souvenir: Véronique Vasseur ne sait pas se taire. «Voyez-vous, pour moi, un chat est un chat. Je suis incapable d'être complice. Et prête à me mettre moi-même en danger pour répondre à ma conscience.» L'enfant très timide qu'elle fut, aujourd'hui, ne connaît que la franchise et ignore la politique: «Quand quelque chose me dégoûte, je monte au créneau.» On l'a vu. L'artiste, ici, rejoint le médecin, dans une exigence de vérité sans laquelle la création est impensable: «Quand on peint, on s'expose, on se met à nu», constate-t-elle. Le médecin lui non plus ne sait pas tricher, et la science ne peut pas faire joujou avec les faits.

Autre mystère, qui affleure au détour d'une phrase. «Au fond, je suis assez costaude, mais extrêmement écorchée.» Comme si cette femme, au regard sombre et aux traits si sensibles, se composait un autre personnage, résistant, «cassant», disent certains supérieurs. Intrépide dans cette communauté d'hommes où le mâle domine. Sans cesse aux aguets, face aux simulateurs. Cuirassée contre les mesquineries de l'administration. Mais happée par son métier, parce qu'elle aime ceux qu'elle soigne: tout le livre en témoigne. La clé de cette force, «je la trouve dans ma famille, dans mes liens avec mon mari et mes enfants, dans la peinture et les amis».

Un moment d'oubli, après des heures habitée par la peur des remous qu'elle provoque: délicatement, elle déroule quelques-unes des toiles de sa prochaine exposition, en mai. Motifs abstraits, aux tons sourds et chauds, ou froids et éclatants. A la porte, un aveu: «Au fond, vous savez, je fais grande confiance à la nature humaine. Mais avec des nuances.» Véronique Vasseur sourit, enfin.

* Médecin-chef à la prison de la Santé, Véronique Vasseur, Le Cherche-Midi, 200 pages. En librairie ce vendredi.