Société 

Vers la fin de l’abattage systématique des poussins mâles?

En Allemagne, une entreprise fait miroiter la fin d’une pratique décriée, l’abattage de millions de poussins mâles, dans les élevages de poules pondeuses. Ce coup médiatique ne fait pas l’unanimité mais relance débats et espoirs

A Berlin, depuis le mois de novembre, il y a du nouveau au rayon œufs. Les 223 supermarchés Rewe et Penny de la capitale allemande proposent un nouveau produit: des boîtes de six œufs, issus d’élevages en plein air, estampillées d’un cœur jaune et du label Respeggt. En réalisant cet achat, le consommateur est assuré qu’aucun poussin mâle n’a été tué dans le cadre de cet élevage conventionnel, comme c’est actuellement la règle. Non contents de ne pouvoir pondre, les mâles issus de poules pondeuses sont en effet jugés non rentables car ils grossissent trop lentement par rapport aux poules de chair. En Allemagne, troisième plus gros producteur d’œufs d’Europe, 45 millions de poussins mâles sont abattus chaque année, le plus souvent broyés ou gazés. Ils sont 3 millions en Suisse, selon la fondation Aviforum.

Avec ce label Respeggt, le groupe allemand de grande distribution a réalisé un coup médiatique en faisant miroiter la fin d’une pratique de plus en plus mal comprise par l’opinion publique. «Actuellement, nous vendons 50 000 unités par semaine dans nos filiales berlinoises», explique Andreas Krämer, porte-parole de la chaîne de supermarchés. «Nous sommes satisfaits de la demande de nos clients. Le bien-être animal est l’un des thèmes centraux de notre stratégie de développement durable», explique-t-il. Lors du passage à la caisse, la boîte de six œufs Respeggt coûte 10 centimes de plus qu’une boîte classique.

La commercialisation de ces œufs est le résultat d’une collaboration entre l’entreprise Seleggt, basée à Cologne, l’Université de Leipzig, la firme néerlandaise HatchTech, spécialisée dans les questions de bien-être animal, et Rewe. Les poules ayant pondu ces œufs proviennent de couvoirs où le sexe des futurs poussins a été vérifié au neuvième jour de la couvaison, bien avant l’éclosion. La technique consiste à percer un trou de 0,3 millimètre dans la coquille, grâce à un laser, puis à réaliser un prélèvement de sérum et à le tester via la technique d’endocrinologie. Les œufs non fécondés ainsi que les poussins mâles sont alors séparés et transformés en produits alimentaires avant même l’éclosion, notamment pour le secteur animalier.

Annoncée depuis longtemps, cette technique de sexage a été présentée en grande pompe en novembre par la ministre allemande de l’Agriculture. Julia Klöckner, dont le ministère a financé le projet à hauteur de 5 millions d’euros, parle d’une «grande réussite pour les scientifiques» et d’une «grande avancée pour le bien-être animal».

Nous avons besoin d’une méthode efficace, fiable et abordable même pour les petites écloseries

Friedrich Ostendorff

Si l’entreprise allemande Seleggt travaille actuellement avec un seul couvoir, elle vise une commercialisation à grande échelle de sa technologie, notamment en permettant l’approvisionnement, d’ici à la fin de l’année, des 5500 magasins Rewe et Penny d’Allemagne. «A partir de 2020, notre objectif est de mettre la technologie Seleggt à la disposition des entreprises intéressées en tant que service gratuit», explique le porte-parole de Rewe. «Le refinancement se fera sur la base des droits de licence», ajoute Andreas Krämer.

Une technique loin de faire l'unanimité 

Les professionnels du secteur se montrent toutefois sceptiques. La Fédération allemande des éleveurs avicoles juge «prématuré» de parler d’une «technique utilisable à grande échelle». Son président, Friedrich-Otto Ripke, estime que 100 000 œufs doivent pouvoir être testés quotidiennement pour répondre aux besoins du secteur. Or selon Seleggt, la machine présentée en novembre permet d’en tester 3600 par heure, soit 80 000 maximum par jour.

Le parti écologiste, Die Grünen, émet lui aussi des doutes. «Nous avons besoin d’une méthode efficace, fiable et abordable même pour les petites écloseries» note Friedrich Ostendorff, porte-parole du groupe parlementaire de l’Alliance 90/Les Verts pour la politique agricole. «Est-ce le cas avec la technologie présentée ou ce savoir-faire restera-t-il entre les mains d’un groupe de grande distribution? Nous demandons un accès le plus large possible à cette nouvelle technologie, même pour les petites écloseries, car une chose est claire: il faut mettre fin au plus vite à la mort de plus de 40 millions de poussins mâles chaque année», explique le député.

Pour Peter Kunzmann, spécialiste d’éthique appliquée à la médecine animale à l’Institut d’hygiène animale de Hanovre, la prise de conscience autour de cette question est assez récente en Allemagne. «Cette pratique n’a rien de nouveau constate-t-il. Elle existe depuis plus de vingt ans et n’a jamais été tenue secrète. Toutefois, pendant longtemps, personne ne s’y est intéressé. Or cela change depuis dix ans, car les gens font plus attention à ce qu’ils mangent et aux conditions de production de leur alimentation. La question de la mort des poussins mâles soulève par ailleurs de l’indignation, car la logique qui consiste à tuer un animal pour le manger est brisée. Ces poussins ne sont pas tués pour être consommés mais parce qu’ils ne sont pas rentables. La question devient émotionnelle et symbolique.»

Dans les faits, la classe politique allemande prend le sujet au sérieux. Le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie a été le premier à se saisir du dossier en passant, en 2013, une loi interdisant cette pratique. La justice a toutefois invalidé le texte en 2016, à la demande d’une dizaine d’éleveurs inquiets de devoir mettre la clé sous la porte. Pour le gouvernement fédéral, pas question d’interdire cette pratique en l’absence de solution de remplacement pour les producteurs. Pour la ministre allemande de l’Agriculture, Julia Klöckner, la nouvelle procédure de Seleggt représente ainsi «une chance pour les écloseries en Allemagne».

Un débat complexe

La commercialisation de cette technique de sexage représente-t-elle à terme la panacée pour les élevages conventionnels? Peter Kunzmann juge le débat complexe. «Il revêt une dimension similaire à celle des avortements d’embryons humains», explique ce spécialiste des questions éthiques. «Eliminer les fœtus poussins masculins se justifie-t-il? La question divise, évidemment.»

Au sein de l’entreprise Seleggt, on reconnaît la complexité du débat. Son directeur général, Ludger Breloh, estime que ce processus de sexage ne représente qu’une «étape» vers une solution idéale, consistant à développer une race de poulet à la fois utilisable pour ses œufs et sa chair, et dont les performances peuvent répondre aux attentes des élevages conventionnels. La recherche en ce sens se poursuit.


«Une question d’investissement»

L’abattage des poussins mâles est aussi pratiqué en Suisse. Le secteur attend une solution idéale, qui, selon lui, ne vient toujours pas. La Suisse n’est pas épargnée par la question éthique de l’abattage des poussins mâles. Jugés non rentables, près de 3 millions d’entre eux sont euthanasiés, chaque année, par gaz, dans notre pays. Quarante pour cent d’entre eux sont ensuite utilisés comme aliments pour les rapaces, notamment dans les zoos. Les 60% restants atterrissent dans des usines de biogaz.

«En Suisse, c’est la branche du bio qui pousse pour trouver une alternative à cette pratique», constate Andreas Gloor, du centre de compétence sur l’aviculture, Aviforum, basé à Zollikofen. «A l’origine, elle souhaitait cesser l’abattage des poussins mâles d’ici à 2019, mais elle a dû repousser cette échéance face au manque d’alternatives», explique cet expert. Dans ce dossier, il ne s’agit pas seulement de répondre aux attentes du public mais aussi de trouver la solution idéale pour les éleveurs, car c’est aussi une question d’investissement. Pourquoi dépenser pour une technique qui pourrait être dépassée dans un an?» se demande Andreas Gloor.

Le secteur avicole suisse juge ainsi prématurée l’annonce de l’entreprise allemande Seleggt. «Je suis sceptique», avoue Jean Ulmann, de l’association Gallo Suisse. «Déterminer le sexe dans l’œuf selon les procédures de Seleggt est peut-être possible dans un laboratoire pour une centaine d’œufs mais est-ce faisable sur plusieurs milliers d’œufs?» ajoute-t-il.

Du côté de Bio Suisse, là aussi le doute subsiste. «La méthode Seleggt est-elle biocompatible ou pas? Cela doit être vérifié», explique une des porte-paroles, Ania Biasio. La Fédération des entreprises agricoles biologiques suisses favorise par ailleurs, sur le principe, des méthodes de détermination du sexe dans l’œuf, mais plutôt durant les trois premiers jours de couvaison et non au neuvième jour comme le propose la firme allemande Seleggt. «Jusqu’au troisième jour après l’incubation, le cœur de l’embryon ne bat toujours pas dans l’œuf de poule», argumente Bio Suisse. La recherche en la matière est en cours, notamment dans les universités allemandes de Dresde et de Leipzig, mais sans perspective rapide de mise en pratique.

Un marché de niche 

En attendant la «solution miracle», certains éleveurs bios engraissent des poules dites à deux fins, utilisables à la fois pour leur chair et pour leurs œufs. En 2014, le groupe de grande distribution Coop a démarré un projet en ce sens. «Cela reste un marché de niche», constate toutefois Jean Ulmann, de Gallo Suisse. «Ces poules donnent moins d’œufs que les poules pondeuses et les mâles ont besoin de beaucoup plus de nourriture par kilo de viande que les lignées d’engraissement. Au final, ce n’est ni rentable ni très écologique», reconnaît-il.

Une autre solution, de niche également, consiste à engraisser les mâles des lignées de ponte au lieu de les tuer. Les œufs issus de ces élevages sont repérables dans les magasins bios au label Poule&coq. Mais les inconvénients sont là aussi nombreux, à commencer par celui de la place dans les élevages. Andreas Gloor, d’Aviforum, conseille donc la «patience» avant que ne vienne la solution idéale qui mettra fin à l’abattage des poussins mâles.

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