Helena* a tout juste le temps de nous parler, au téléphone, avant un important rendez-vous d’affaires dans un pays du Moyen-Orient. Docteur en médecine, elle travaille pour l’industrie pharmaceutique et vit entre deux avions. Cette résidente genevoise restera discrète sur sa nationalité. Les «r» qui roulent dans son accent trahissent une origine méditerranéenne qu’elle reconnaît du bout des lèvres, dans un anglais parfait.

Au diable notre curiosité d’ailleurs: la question lui importe peu, elle se dit «internationale». Comme ces milliers d’expatriés globaux, qui vivent à Genève aujourd’hui, hier à Shanghai, demain à Buenos Aires. Helena n’est «pas richissime, non», mais gagne très confortablement sa vie. Suffisamment en tout cas pour «s’offrir beaucoup de choses». Férue de culture et de voyages, il ne lui manque à peu près rien. Hormis l’essentiel: l’amour.

A 43 ans et sans enfants, elle a vécu «une très longue relation», puis une plus courte. Puis plus rien. Helena n’en fait pas un drame, loin de là. Il lui tarde pourtant de trouver l’âme sœur. Seulement, «la Suisse est un tout petit pays, les gens ne sont souvent pas très ouverts, il faut investir beaucoup de temps pour rencontrer quelqu’un. Genève n’est pas Londres.»

Alors, il y a deux mois, quand une amie lui parle de Berkeley International, Helena tend l’oreille. Les sites de rencontres, ça n’est pas son truc, les agences matrimoniales encore moins. Là, c’est un peu différent. Avec 3000 membres en Europe et 5000 dans le monde, Berkeley International est une sorte de club de rencontres très privé pour célibataires particulièrement fortunés en quête d’une relation sérieuse. Qui vient d’ouvrir un bureau à Genève, après Londres, où il est né, mais aussi Manchester, New York, Amsterdam, Milan, Bruxelles, Cannes, Paris ou Copenhague. Le quidam de classe moyenne n’y trouvera ­effectivement pas son compte: la cotisation plancher s’élève à 10 000 euros par année.

Associée de Berkeley International, Inga Verbeeck est en charge des opérations européennes de la société. Dans un salon de l’Hôtel des Bergues, cette Flamande de 34 ans, blonde, volubile et déterminée, explique sans détour le principe du service exclusif qu’elle propose. «Nos membres n’ont pas un profil type. Il y a des médecins, des hommes d’affaires, des avocats, des chefs d’entreprise, des photographes, des actrices, c’est très varié. Mais leur dénominateur commun est souvent d’être «cash rich, time poor» [riches en argent, pauvres en temps].»

Autant de très riches souvent très occupés donc, à la recherche d’un ou d’une partenaire du même monde. «Le problème de nos clients, poursuit Inga Verbeeck, c’est souvent qu’ils évoluent paradoxalement dans un milieu restreint et qu’ils rencontrent tout le temps le même type de gens. Ce qu’ils nous demandent, c’est d’élargir leur horizon en leur faisant rencontrer des gens différents ou venus d’ailleurs avec qui ils ont néanmoins quelque chose en commun.» Comprendre: un style de vie compatible et surtout un train de vie équivalent.

Inga Verbeeck le promet pourtant, il ne suffit pas d’avoir de l’argent, même beaucoup d’argent, pour s’offrir ses services. Et, à l’inverse, les petits malins désargentés qui songeraient à s’endetter pour rejoindre le club dans l’espoir de trouver un bon parti n’auront pas plus de chance. «Quand un futur client nous contacte, nous commençons par le rencontrer personnellement. C’est le seul moyen de savoir si nous pourrons vraiment travailler ensemble. Nous devons être certains de ses motivations et nous devons nous entendre.»

Deux fois sur dix, estime Inga Verbeeck, Berkeley International refuse d’entrer en matière. «Parce que certains pensent pouvoir tout acheter, parce qu’ils sont arrogants, ou parce qu’ils n’ont pas d’éducation.» Ou simplement parce qu’ils se sont trompés d’adresse, comme celui qu’elle vient d’éconduire, «un player, qui voulait rencontrer un maximum de filles de 25 ans de moins que lui. Je lui ai suggéré d’autres solutions…»

Une fois passée l’étape du premier entretien, Berkeley International mène l’enquête en coulisse. Une agence partenaire de ressources humaines passe au crible le parcours professionnel et la situation financière du «candidat». «Nous n’allons pas jusqu’à vérifier les comptes en banque, mais le rapport complet que nous dresse l’agence nous permet d’avoir une bonne idée de la situation réelle de nos futurs clients.» A qui Inga Verbeeck n’hésite pas à demander tout de go combien ils pèsent. Pourquoi une telle indiscrétion? «Je vous donne un exemple, répond Inga Verbeeck, désarmante de franchise. Nous avons une cliente de 41 ans qui a très bien réussi et qui est particulièrement riche. Il est difficile de lui trouver un homme parce qu’elle les intimide à peu près tous. Il faut donc pouvoir lui présenter quelqu’un dont on soit absolument sûr qu’il ne sera pas impressionné et qu’il aura les épaules pour jouer dans la même catégorie.»

Celles et ceux qui passent l’examen d’entrée avec succès ont alors l’embarras du choix, en fonction de leurs desiderata et des moyens qu’ils comptent déployer. Pour 10 000 euros, le prix d’un abonnement «national», les 25 collaborateurs de la société rechercheront pour leur client un ou une partenaire résidant dans le même pays. Les recherches seront étendues à un deuxième pays pour 15 000 euros, à toute l’Europe pour 25 000 euros et au monde entier pour 50 000 euros. Les ­tarifs grimpent jusqu’à 100 000 euros annuels pour des «demandes spéciales»: «Par exemple quelqu’un qui désire qu’on lui présente une personne à des dates précises dans un lieu déterminé, ou quelqu’un qui veut rencontrer plus de gens que ce que nous proposons habituellement.»

Hors demandes spéciales, la règle est en effet la même pour tous: Berkeley International garantit huit rencontres dans l’année à l’ensemble de ses clients. Ce qui, parole d’Inga Verbeeck, est amplement suffisant: «On ne rencontre de toute façon pas des centaines de vrais partenaires de vie potentiels au cours de son existence. Nous ne pouvons pas garantir l’amour, mais nous avons un taux de succès très élevé: 80% de nos clients rencontrent quelqu’un avec qui ils restent au moins trois ans. Et, en moyenne, la bonne rencontre intervient après neuf mois de recherches.»

Pas question toutefois pour l’équipe de se mettre en quête de la perle rare tous azimuts. Contrairement à d’autres services – comme le Millionaire Matchmaker américain, qui écume les rues de Los Angeles pour trouver le bonheur de ses clients – Berkeley International ne présente à ses membres que d’autres membres dûment estampillés. Sans jamais fournir de photo avant le rendez-vous, «parce que les photos sont trop trompeuses», tranche Inga Verbeeck. Sur les 5000 inscrits autour de la planète, 60% sont des femmes. «Pour des questions d’ego je crois, avance-t-elle. Les hommes acceptent moins volontiers d’avoir besoin d’aide pour trouver l’amour…»

Après quelques semaines d’affiliation, Helena a fait sa première rencontre il y a dix jours. «J’ai été très impressionnée, admet-elle. C’est un Anglais, qui est venu à Genève pour me voir. Un homme très bien, qui aime la musique comme moi, avec qui je me suis très bien entendue. Je ne sais pas ce que cela va donner, c’est tout frais, mais nous sommes restés en contact depuis notre rencontre. On verra bien…» La jeune femme n’avait pas formulé d’exigences particulières quant au profil idéal: «J’ai simplement dit que je cherchais quelqu’un de gentil et de cultivé, qui ait de la conversation et qui aime voyager comme moi. Il fallait aussi qu’il soit éventuellement disposé à s’installer à Genève.» Devait-il être riche? «Je ne dirais pas riche, sourit Helena. Mais il est vrai que j’ai un standard de vie assez élevé, je cherche donc quelqu’un qui puisse vivre au même rythme que moi.»

Si Helena semble avoir envie de se laisser surprendre, d’autres clients sont plus difficiles et certains clichés ont la vie dure. «Les Italiens, par exemple, ne veulent en général pas rencontrer des Italiennes. Ils les trouvent trop autoritaires, souvent pénibles et trop traditionnelles, raconte Inga Verbeeck. Quant aux Français, ils sont un peu moins recherchés, parce qu’ils ont la réputation de ne pas être très fidèles. En revanche, les Anglais sont très demandés, on leur prête volontiers un côté gentleman et beaucoup d’humour.»

Et les Suisses? Font-ils rêver? Pas vraiment, à croire la directrice: «Je dois dire que personne ne nous a jamais spécifiquement demandé qu’on lui présente un Suisse ou une Suissesse… Les Suisses n’ont pas la réputation d’être très amusants ou très sexy. Ils partent peut-être avec un petit handicap par rapport à d’autres, mais ils ne sont pas incasables: personne n’a jamais refusé de rencontrer un Suisse!»

Avec 350 membres en Suisse, surtout entre Genève et Zurich, et une dizaine de nouvelles inscriptions par semaine depuis l’ouverture du bureau genevois, le marché helvétique n’a rien d’anecdotique. Et le secret bancaire en déliquescence n’effraie pas plus Inga Verbeeck que l’insécurité fiscale croissante ou les rumeurs d’insécurité: «Ici, nos clients sont souvent des étrangers, actifs dans la finance ou des exilés fiscaux. Même si Genève a la réputation d’être ennuyeuse, je ne pense pas que la ville va se vider de sitôt. Et nous n’avons de toute façon pas besoin d’avoir des millions de membres.»

En d’autres termes, la jeune Flamande ne se fait pas de souci pour son modèle économique. Après avoir dirigé pendant quelques années l’entreprise familiale de négoce d’acier à Anvers – aujourd’hui vendue à un fonds d’investissement américain – elle n’est plus une débutante dans le monde des affaires. Et n’a pas rejoint Berkeley International, créé il y a une dizaine d’années par son amie Mairead Molloy, sur un simple coup de tête. En 2012, la société a réalisé un chiffre d’affaires de 5 millions d’euros, «avec un bon profit», assure Inga Verbeeck. L’objectif est de doubler le nombre de membres, pas plus, «parce que nous devons rester à taille humaine. Ce sont d’ailleurs les activités qui reposent sur l’humain qui résistent le mieux aux crises.»

L’humain. Le mot n’est-il pas un peu galvaudé pour un service qui propose aux très riches de rester entre eux? Et qui accepte, par exemple, que des parents y inscrivent leur fils de 20 ans pour s’assurer qu’il rencontre une fille bien sous tous rapports? «Je comprends ce reproche, s’amuse Inga Verbeeck. Mais je crois qu’il faut accepter un certain principe de réalité. Vous pouvez trouver cela triste, mais si deux personnes ont beaucoup en commun, les chances que ça marche sont plus grandes. C’est comme ça.»

*Prénom d’emprunt