La plus célèbre boîte de nuit de la région a fermé fin mars

Patronne du bistrot la Mère Marie, Marie-José Clavère raconte une vie folle et douce

L’immense parking du Macumba est vide. On entend au loin des cris et des rires. Il fait grand beau et les bassins du Vitam Parc de la Migros, tout proches, ont fait le plein. A hauteur de l’entrée «L’Empire», des affiches invitent encore au dîner spectacle La Cage aux folles (tous les samedis dès 20h). Marie-José Clavère, que tout le monde appelle Marie-Jo ou la Mère Marie – en référence au restaurant qu’elle a tenu dès 1994 –, a le cœur serré.

Elle s’était juré de ne pas revenir là. Mais puisqu’il fallait parler de sa vie, autant le faire «chez moi, au Macumba» (où ce qu’il en reste), la mythique grosse boîte de nuit qui, le 30 mars dernier, a définitivement fermé ses vestiaires, dancefloors, Spaghetti bars, Roger’s Club et bar à rhum. La Migros, qui a racheté le complexe de 6000 m2 pour y étendre son Vitam, va bientôt prendre possession des lieux. Le Macumba sera rasé et Marie-Jo jure que jamais plus elle ne passera par là.

A compter de 1977, date d’ouverture de la discothèque, elle a fait quotidiennement le chemin entre Annemasse (où elle vit) et Neydens (où elle revit). Aller à 15 heures, retour vers 5 voire 6 heures du matin. Une vie de nuit. «Oiseau de nuit, je suis», susurre-t-elle. Voix fluette, gazouillante.

Soixante-huit ans bientôt qu’elle est dotée d’un physique solide et d’un moral costaud. Mais là, à cet instant, la nostalgie l’étreint. On entre dans le Macumba et elle dit joliment: «Je suis déjà en manque de nuit.» Que reste-t-il? Silence et tabac froid, gouttes de paillettes sur les moquettes, et des fauteuils et canapés entassés dans les couloirs. Le 25 avril, une vente aux enchères est organisée, tout doit disparaître. «Des centaines de lots, les bibelots, les lustres, les meubles, les bars, la hi-fi, notre célèbre tour Eiffel, la Cadillac de 1961 et la gigantesque enseigne Macumba, qui sera vendue lettre par lettre», énumère Nadège Crochet, la fille de Roger, le fondateur du Macumba. On viendra de la France entière et de l’étranger négocier un souvenir.

Pas à pas, plongée dans une obscurité rare, Marie-Jo pousse jusqu’à la Mère Marie, son cher restaurant. Ce fut un peu kitsch, c’est aujourd’hui désolé. Elle entre en cuisine pour y récupérer un peu de vaisselle estampillée «Mère Marie» mais elle a disparu. «Ce n’est pas grave, les souvenirs c’est dans le cœur», confie-t-elle. Nadège Crochet tend une photo où on voit Marie-Jo auprès de Maïté, ex-star des programmes culinaires à la télévision, celle qui en direct assommait des truites avec un gourdin. «Quand Roger Crochet m’a proposé d’ouvrir mon propre restaurant dans le Macumba, j’ai pensé à un Bouchon lyonnais. Mais Roger a dit non, lui le Savoyard voulait de la cuisine traditionnelle locale, il a appelé Maïté, elle est venue pendant quatre jours me conseiller», se souvient Marie-José.

Marmite du pêcheur, gigolette de dinde, rognons madère, flans de foie de volaille. La Mère Marie est devenu au fil du temps une institution. «Après les spectacles, les stars venaient manger. J’ai servi Jo Dassin, Carlos, Mort Shuman, Nicole Croisille, Johnny Hallyday, Thierry le Luron, Charles Aznavour.» On s’assoit sur un divan rouge, parmi les tables en formica. Une ardoise indique que le coût de la Tête de Mort, cocktail pour quatre personnes, est de 55 euros. Elle parle de Marc Monrat, ex-directeur de la restauration du Macumba, et de son ami Louis, son maître d’hôtel homo, chauffeur de salle hors pair qui désormais officie à l’Omnibus, rue de la Coulouvrenière, à Genève. Marie-Jo raconte alors qu’elle continue à se coucher vers 3 heures du matin, elle crée à la maison des bijoux, fait de la couture, en attendant… Elle voudrait ouvrir un restaurant à Genève, veut rebondir. C’est sa vie.

A 16 ans, elle a suivi les cours de l’école ménagère pour apprendre à être une bonne épouse et mère. Elle a vite quitté le mari, a élevé ses deux filles, a fait la secrétaire pour Air France à Cointrin. Et puis la nuit, «qui est mon équilibre», l’a happée au Macumba. Serveuse dans feu la Grande Salle, détruite par un incendie en 2005, Marie-Jo aimait cet endroit où toutes les générations se retrouvaient, où les artistes venaient avec leurs orchestres. «On fermait vers 5 heures et puis on filait finir la nuit aux Pâquis.» Son regard sur la jeunesse actuelle? Tendre forcément (elle a une petite-fille de 16 ans) et indulgent – «il y a la crise» –, mais elle fait part d’un certain désarroi face à cette propension à vouloir très vite s’enivrer pour se sentir mieux.

Nadège Crochet tire tout à coup sur une ribambelle de rideaux de cotillons et dévoile une gigantesque fresque: «C’est une scène de bord de Marne, un dimanche à la Guinguette de chez Gégène, on l’avait imaginée comme fond pour le kiosque que l’on avait ouvert pour les couples de danseurs.» Ces peintures inspirées de Toulouse-Lautrec couleront avec le Macumba. Nadège a prévu cependant de sauver les tiroirs boisés pour humidificateur de cigares géants. «Quand on avait encore le droit de fumer, une certaine clientèle déposait là ses Havane.»

Marie-Jo n’en veut pas à la famille Crochet d’avoir mis en vente le Macumba, «car on part en beauté». Roger Crochet (87 ans), l’apprenti coiffeur de Valleiry (près de Saint-Julien) parti dans les années 60 aux Etats-Unis, devenu là-bas l’ami de Frank Sinatra (qui a imaginé et créé les Macumba), avait envie de céder l’affaire et de partir la tête haute. «Migros, c’est une belle philosophie d’entreprise et en plus ils vont nous reprendre des salariés», a-t-il expliqué au Dauphiné libéré. En tout 90 fiches de salaire, des professionnels reconnus que les discothèques du coin, suisses et françaises, devraient recruter. Le Casino de Saint-Julien va engager les orchestres des thés dansants. Marie-José n’a pas demandé de plan social et elle n’ira surtout pas aux enchères «parce qu’il faut que je m’épargne».

«On fermait vers 5 heures et puis on filait finir la nuit aux Pâquis»