Livres

A Vevey, l'éloge de la lenteur du libraire Cédric Simon

Il est un architecte reconnu. Mais un vieux rêve l’a rattrapé: exposer des livres, éventuellement les vendre. Il vient d’ouvrir boutique à Vevey et vit lentement, ce qui lui va bien

Lorsqu’il a aménagé au 26 rue d’Italie, en septembre dernier, il a déposé 800 sacs Migros au milieu de la pièce. Soit environ 8000 livres. Ces sacs, il est allé les chercher dans des remises et caves louées ici et là. Un trésor amassé depuis des années. Puis Cédric Simon a en partie vidé trois bibliothèques: la sienne, celle de son frère, celle de son père. Ce dernier, qui fut assureur, était bibliophile, poète, féru d’histoire. «J’ai grandi avec 15 000 livres au-dessus de ma tête. Il en mettait partout, notamment dans ma chambre d’enfant» se souvient-il.

A 26 rue d'Italie, ce qu'on appelle une librairie

Tous ces ouvrages d’occasion rassemblés au 26 rue d’Italie forment ce que l’on appelle une librairie. Cédric Simon est libraire, et heureux de l’être. Un rêve de gosse, dit-il. Il y a huit ans de cela, il était architecte chez Richter Dahl Rocha à Lausanne, avec une dizaine d’employés sous ses ordres.

Mais la rudesse du métier, les luttes de marché, la frénésie perpétuelle, certaines orientations prises par la profession l’ont poussé à quitter la prestigieuse maison. «Je gagnais bien ma vie mais je voulais gagner du temps» confie-t-il. Il se met donc à son compte chez lui à Vevey, travaille seul, dessine à la main, dit qu’il est sans doute le dernier dans ce cas.

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«Je veux être un architecte humain avec un projet social, parler longtemps avec les gens qui seront peut-être des clients, avec les entrepreneurs, les artisans». Son grand-père Eugène «aux mains calleuses» était maçon, montait des murs doucement, précieusement et faisait de la lenteur. «Je lui dois mon style archicosy, enveloppant, emmitouflant presque».

L'ancien marchand de vélo

Il a observé aussi cette lenteur chez Pierre, l’ancien marchand de vélos du 26 rue d’Italie. «J’habite à côté et j’aimais lui rendre visite. Il avait de vieilles bicyclettes extraordinaires, pas de compétition mais pour se la couler douce. Son atelier se trouvait dans la pièce du fond, un fatras de pneus, de cadres, de roues». Lorsque Pierre a pris sa retraite, Cédric a loué le pas-de-porte. Pour, en arrière-boutique, dessiner ses plans et, en vitrine, présenter le plus cher (à son cœur) des ouvrages: Mon Premier Livre, manuel publié en 1933 avec lequel son père a appris à lire et écrire.

Puis Cédric a monté des étagères et les a garnis de quelque 15 000 livres, à 95% d’occasion, vendus à coût modique. Puisqu’il faut aussi du neuf dans une librairie, il en a acquis. Mais le visiteur a le choix: un livre neuf a souvent, à son côté, son double en occasion, comme Les Cavaliers de Joseph Kessel.

Au 28, Gérard, le coiffeur entame la sérénade

Au numéro 28, le coiffeur Gérard, chanteur d’opéra à ses heures, entame joliment une sérénade du Barbier de Séville. Un peu plus loin, bavarde le Bout du Monde, café associatif ouvert par quinze jeunes gens, haut lieu musical et philosophique. «C’est un quartier plutôt de gauche, très populaire. L’autre jour un artiste souvent ivre m’a emprunté un Rimbaud, je n’ai toujours pas revu le livre. Mais il en avait un besoin urgent pour lui tenir compagnie au bistrot».

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Cédric Simon a conçu géographiquement sa librairie avec un mur de la littérature «d’est en l’ouest». L’Amérique et ses auteurs du Grand Nord et des parcs nationaux, la Scandinavie des grands espaces où il a bourlingué jeune avec dans le sac à dos Tolstoï et Dostoïevski, la Suisse de Nicolas Bouvier, la francophonie maghrébine et noire africaine, le reste du monde (Espagne, Portugal, Amérique du Sud), la Russie, l’Asie. En face, les livres que Cédric aime, ses chouchous, comme Le Quart du grec Nikos Kavvadias. «Mon rêve est que les gens en prennent un au hasard» dit-il. Il continue à chiner, achète des livres en lot, ramène des trésors comme ce titre de Ramuz La Grande peur dans la montagne dédicacé par l’auteur. Comme également ce livre de Gide où ce même Ramuz a écrit en 1935 en troisième page au stylo: «Et l’automne avancé habitait dans les feuilles comme un fruit de couleur». «Je ne suis ni fan de Ramuz ni de Gide alors je vends» indique-t-il.

Pierre Rabhi sur les rayons

Le rayon écologie-environnement met en valeur les ouvrages de Pierre Rabhi ou d’Albert Jacquard: «La folie consumériste m’effraie, on travaille comme des fous, on produit comme des fous. Je me suis remis en question. J’ai peur de ce monde-là qui ruine la nature. L’homme doit se réinventer».

Avec son frère qui est aussi son meilleur ami, il est devenu apiculteur. Albert Einstein prédisait la fin de l’humanité quelques années après la disparition des abeilles. Cedric a donc acheté des ruches. Et voudrait bien vivre un jour du miel qu’il produirait et se voit habiter dans une forêt, autonome, puisant à terre ou dans les arbres les bienfaits de la nature. «Je ne veux pas retourner dans la grotte mais expérimenter une nouvelle forme d’économie». En attendant, il ouvre trois jours par semaine (jeudi, vendredi, samedi) sa librairie L’Imprudence. Drôle de nom. Il explique: «Entrer dans une librairie est dangereux, ça peut changer la vie, faire pleurer, inciter à quitter une femme ou l’aimer mieux». L’Imprudence est aussi le titre d’un album d’Alain Bashung, chanteur que Cédric Simon vénère et qui a chanté C’est comment qu’on freine. Lenteur, disait-il.


Profil

1970: Naissance à Lausanne

1990: Voyages en solitaire en Scandinavie

2004: Naissance de son fils Loni

2016: en septembre, ouverture de la librairie L’Imprudence

2025: Apiculteur, vit de la forêt nourricière…

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