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Le langage oral, la lecture, l’écriture et les gestes d’une personne aphasique peuvent être perturbés.
© Julien Pacaud pour Le Temps

SINGULIERS CERVEAUX (4/5)

Victime d’aphasie, «j’oublie les mots»

A la suite d’une hémorragie cérébrale, Colette, 71 ans, cherche ses mots en permanence et cela l’énerve profondément

Ne pas reconnaître les visages, ne percevoir aucune odeur, associer les lettres aux couleurs… «Le Temps» s’intéresse au quotidien de personnes dont le cerveau fonctionne différemment. Explorations neurologiques.

Les épisodes précédents:

Cela arrive à tout le monde. Il est là, sur le bout de la langue, prêt à sauter mais il fait finalement demi-tour et se carapate. Les mots se comportent parfois comme des plongeurs novices en haut des 10 mètres. Et cela agace. Colette*, elle, subit cela en permanence. Depuis juin dernier, la septuagénaire souffre d’une hémorragie dans l’hémisphère gauche du cerveau, consécutive à une chute. L’une des répercussions en est cette aphasie.

Des bégaiements répétitifs

Certains mots roulent tout seuls, parfaitement normalement, d’autres, nombreux, se font attendre. Colette termine rarement ses phrases. Lorsque le terme qui manque se dérobe, elle essaie de le trouver, n’y parvient pas et tente alors de le décrire. Colette voudrait raconter le jour où elle est tombée. «C’était dans un restaurant… vous savez, avec les chapeaux, des gens qui portent des choses sur la tête. Un restaurant où l’on mange épicé.» Colette mime un couvre-chef. «Mexicain, peut-être?» «Non, pas du tout, ils ont la peau plus noire.» «Un restaurant africain?» «Non, c’est plus loin, par là-bas», répond-elle en balayant vers la droite avec son bras. «L’Inde?» «Oui, c’est ça, c’était un restaurant indien!» Colette sait parfaitement ce qu’elle veut dire, alors son handicap l’énerve.

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Lorsque Radek Ptak, neuropsychologue aux Hôpitaux universitaires de Genève, lui présente un stylo, elle fait le geste d’écrire. Elle voudrait parler d’un crayon, d’une feuille, mais ces mots-là sont partis eux aussi. Le praticien lui tend une perche: «Sss». «Ski», répond Colette, dubitative. Il désigne ensuite la table. Colette évoque quelque chose de «dur», «en bois», «les repas», mais «table» ne revient pas. «Les connaissances sémantiques, le sens des mots, sont préservées, puisqu’elle fait par exemple le geste d’écrire pour suggérer le stylo, mais l’accès au mot est perturbé, énonce Radek Ptak. La phonologie des mots est en partie présente elle aussi, car elle va chercher des termes aux sonorités ressemblantes.»

Progrès thérapeutiques

Les cheveux coupés autour d’une récente cicatrice, Colette confie son exaspération. «Je suis très nerveuse. Je cherche un moment puis j’abandonne. Sinon mon cœur boum boum boum, explique-t-elle en tapotant sa poitrine sur sa blouse bigarrée. Je n’ose pas demander. Je suis vieille mais quand même, je me dis que je devrais y arriver toute seule! J’oublie les prénoms aussi. Je ne parviens pas à me souvenir de celui de mon mari ni de celui de ma fille, qui était pourtant le bijou de mon cœur. C’est dur. Par contre, je sais très bien que mon frère s’appelle Claude. Allez comprendre!»

Hospitalisée en centre de rééducation, Colette est entourée de spécialistes: ergothérapeute, neuropsychologue, logopédiste… «La thérapie vise à faciliter l’accès au mot. Par exemple, nous commençons une phrase ou un mot et attendons qu’elle les termine. Sur un ordinateur, nous affichons un dessin. Chaque fois que Colette clique, une lettre du mot le désignant apparaît. L’idée est qu’elle ait besoin de moins en moins de lettres pour retrouver le terme. Puis qu’il devienne accessible de plus en plus automatiquement», souligne Radek Ptak. Le neuropsychologue se dit optimiste. «On constate une amélioration et cela va certainement se poursuivre, mais j’ai toujours tendance à prévenir les patients qu’ils ne seront plus jamais comme avant. Ne serait-ce que parce qu’un accident vous transforme pour toujours.»

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Mais l’une des difficultés, comme très souvent après une hémorragie ou un AVC, reste que les conséquences de cette chute sont multiples. Outre cette aphasie, Colette souffre de problèmes de vue et se déplace pour l’instant en fauteuil roulant. Avant de la raccompagner à sa chambre, le docteur lui offre deux stylos, afin qu’elle puisse noter les vocables qui lui manquent. Colette s’en empare avec gourmandise et lance un joyeux «merci». Certains mots s’oublient moins que d’autres.

* Prénom fictif


L’aphasie

L’aphasie est une affection neurologique se traduisant par une perturbation de l’expression orale ou de la compréhension du langage, écrit et/ou parlé. Elle intervient lorsque la zone du cerveau utile aux fonctions langagières est touchée.

«Le cas de Colette est relativement léger parce que son langage est fluent mais seulement interrompu par le manque de mots», souligne Radek Ptak, neuropsychologue aux Hôpitaux universitaires de Genève. «Certains patients cherchent les mots seulement. D’autres sont passés à une sorte de jargon et il devient impossible de les comprendre.»

On distingue plusieurs types d’aphasie: l’aphasie de Broca se caractérise par une difficulté à parler et à nommer les choses, celle de Wernicke atteint plutôt la compréhension, tandis que l’aphasie anomique est liée à certains mots seulement. Souvent, les troubles se mélangent.

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