Un ourson de 10 mois erre en ce moment dans la montagne, entre la France et l'Espagne, tout au fond de la vallée d'Aspe, dans les Pyrénées-Atlantiques, à une quarantaine de kilomètres d'Oloron-Sainte-Marie et un peu plus de la capitale régionale, Pau. On ne sait pas si l'ourson est un mâle ou une femelle. Il n'a pas encore de nom. Il vient de perdre sa mère, Cannelle, la seule femelle de souche pyrénéenne dans ce secteur, morte d'un accident de chasse lundi dernier, un accident stupide, comme on dit pour s'excuser.

C'est «un crime contre la nature», crient les membres de la ligue Roc de l'astrophysicien franco-canadien Hubert Reeves. «Un assassinat», clament les Verts. «Une grande perte pour la biodiversité», prêche plus pudiquement Jacques Chirac, le président de la République. «Une catastrophe écologique», ajoute Serge Lepeltier, le ministre de l'Ecologie. C'est le moins qu'il pouvait dire puisqu'il ne reste désormais que huit ou neuf ours adultes venus de Slovénie dans les Pyrénées centrales, et quatre ou cinq dans la région de la vallée d'Aspe, sans doute seulement des mâles. Tout au plus une vingtaine au total, côté français, trop peu pour assurer la survie naturelle de l'espèce. Les chasseurs, eux, plaident la légitime défense.

Mardi, le préfet du département suspend la chasse et les promenades de chiens dans la zone où l'ourson se déplace. Mercredi, à la sortie du Conseil des ministres, on attend une déclaration. Le président de la République partage l'émotion des Français. Jeudi soir, au journal télévisé, on voit le ministre de l'Ecologie, parcourant les hauts chemins en pull blanc, accompagné d'experts et de gardes forestiers qui lui montrent du doigt les frondaisons où serait caché, on l'espère, l'ourson orphelin. Aujourd'hui, le petit court encore, et se terre, on ne sait exactement où.

Le journal Sud-Ouest raconte le travail des gendarmes qui enquêtent sur ce délit, car c'en est un, passible de six mois de prison et de 9000 euros d'amende (pour «destruction d'espèce protégée»).

Six chasseurs montent sur les hauteurs près du bourg d'Urdos, le lundi premier novembre au matin, pour une battue au sanglier. Ils se dispersent, se cachent dans les affûts et convergent pour la traque. Ils s'étaient donné rendez-vous vers midi. Deux d'entre eux manquent à l'appel. Les quatre chasseurs au rendez-vous entendent des coups de feu. Ils téléphonent aux autres, sur leur portable. Et apprennent que leurs amis ont dû faire face à une ourse. L'un d'eux a tiré en l'air. L'ourse et son petit se sont éloignés. Mais peu après un chasseur, à ce moment isolé, l'aperçoit de nouveau, prend la fuite, se cache en silence, attend une demi-heure. Puis se remet en marche. Il voit soudain l'ourse qui le charge. Il tire. La blesse. Cannelle tombe dans un ravin, 250 mètres plus bas. Elle meurt. Son cadavre est maintenant transféré à l'école vétérinaire de Toulouse, pour autopsie. Une expertise balistique est en cours.

Jusqu'au XIXe siècle, les ours des Pyrénées vivaient surtout des cultures de montagne. Cet animal, qui cumule un régime carnivore et végétarien, aurait prélevé jusqu'à 10% de la production agricole. Il avait la réputation d'un maraudeur insatiable; et vicieux, puisqu'on le disait attiré par les jeunes filles. Il fallait donc limiter ses appétits. Et l'abattre. Ce qui valait à l'heureux chasseur une réputation de héros, et des primes. Il n'est pas étonnant, la mémoire collective aidant, que les relations des habitants des montagnes pyrénéennes et des ours qui s'y trouvent encore ne soientt pas de tout repos. Le mâle Papillon, qui dominait la région jusqu'à l'arrivée d'un concurrent importé de Slovénie, est mort de vieillesse cet été (mais on a trouvé de nombreux plombs dans sa carcasse). En 1997, l'ourse Melba était abattue par un chasseur. Avant elle, en 1994, une autre femelle, Claude, mourait aussi sous les balles. Selon les experts, il faudra intervenir rapidement pour que l'ours des Pyrénées ne soit pas de nouveau éradiqué.

L'ourson de Cannelle pourrait survivre. Selon un spécialiste cité par le quotidien Sud-Ouest, il «a appris avec sa mère à manger les faines [les glands farineux du hêtre]. Les indices retrouvés sur le terrain le démontrent. Bien que l'animal ne soit pas encore complètement sevré, il peut donc s'alimenter autrement. Mais à condition qu'on lui foute la paix!»