Le ton a radicalement changé mardi au procès de Marc Dutroux. Après avoir livré la veille un récit ému et serein, Sabine Dardenne a vivement réagi aux timides regrets exprimés par son bourreau. «Ses excuses, il peut crever avec», a rétorqué la jeune femme. De même, Laetitia Delhez, la dernière victime enlevée par le pervers a préféré ne pas prêter serment. «Je jure de dire toute la vérité. Mais sans haine et sans crainte. Non. C'est trop demander.» Assises désormais presque côte à côte dans la salle, celles que le ferrailleur de Charleroi appelait «fifilles» ont donné l'impression de réunir leurs forces pour tenir tête à cet as de la manipulation.

Visiblement frustrée par tant d'interrogations restées sans réponses, Sabine Dardenne a inauguré cette journée d'audience en posant une question à Marc Dutroux. Dialogue indirect mais vif.

– J'aimerais bien qu'il m'explique pourquoi je ne suis jamais partie dans un réseau puisqu'il prétend m'avoir enlevée pour le compte de quelqu'un d'autre.

– Au début, je l'ai enchaînée dans la chambre car elle devait bien être livrée. Mais après, je n'ai pas fait ce qui était prévu, alors je l'ai cachée. Je ne l'ai pas donnée car je ne voulais pas qu'elle soit tuée. On s'attache à quelqu'un après un certain temps.

– Alors, je dois lui dire merci…

La tension est rapidement retombée avec la prestation longue et fastidieuse des enquêteurs chargés du «fait Laetitia», soit l'enlèvement le 9 août 1996, à Bertrix, de cette adolescente alors âgée de 14 ans à sa sortie d'une piscine. Durant plus de quatre heures, les policiers ont égrené sur écran l'historique des repérages menés par Marc Dutroux et Michel Lelièvre pour trouver une fille, des innombrables coups de téléphone passés entre de multiples acteurs, des témoignages faisant état de la présence ou non de Michel Nihoul sur place à l'époque. Les moindres détails ont été passés en revue. Même la découverte des déjections de Marc Dutroux dans un hangar où ce dernier avait effectivement dit être passé.

Après un exposé interminable, et ce malgré les quelques timides rappels à l'ordre du président Stéphane Goux, les inspecteurs ont conclu que rien ne permettait de démontrer l'implication de Michel Nihoul dans le rapt de Laetitia Delhez. Aux yeux des enquêteurs, cet escroc, accessoirement indicateur de police, avait bien trempé dans une affaire de vente d'ecstasy avec Michel Lelièvre et tout démontre que son rapport avec Marc Dutroux se serait limité à une réparation de voiture. Mes Georges-Henri Beauthier et Jan Fermon, les conseils de la jeune fille, se sont élevés contre cette «véritable plaidoirie» en faveur d'un accusé. Ceci dépasse toutes les limites, ont insisté les avocats en promettant de revenir à la charge par la suite. Même le procureur du roi, Michel Bourlet, s'est étonné des morceaux choisis présentés par ces policiers pour évacuer au mieux cette piste, seule bribe qui relie encore cette affaire à la thèse du réseau. Paradoxalement, c'est pour une fois la défense, celle de Michel Nihoul, qui a pu se féliciter du travail si complet et précis des policiers. Quant aux jurés, ils n'ont pas hésité à prendre la parole pour dire leur frustration d'entendre pour l'énième fois les mêmes faits alors que d'autres témoins aussi essentiels mais appelés en fin de journée défilent à la vitesse de l'éclair.

Avec beaucoup de retard sur l'horaire, Laetitia Delhez s'est enfin assise derrière le micro. Agée de 22 ans, employée comme technicienne de surface après avoir passé un diplôme de vendeuse étalagiste, la jeune femme parle d'une voix calme et distante. Seuls quelques rires nerveux font écho à l'humour bien particulier du président. «Oui, j'aurais peut-être dû mettre à profit le temps passé dans la cache pour apprendre le néerlandais», répond-elle ainsi à une question de la Cour. Ce trou, Laetitia confirme y être descendu trois jours après son enlèvement. Avant de rejoindre une Sabine enfermée depuis deux mois et 14 jours, elle a été enchaînée à l'étage. Là, Marc Dutroux lui a amené une tasse de café avec une tartine. «J'étais obligée de la boire entièrement. Je me demande s'il mettait des médicaments dedans.» Non, rétorque l'accusé, «quand on demande quelque chose, il faut le consommer jusqu'au bout».

Ce souci de l'économie, Marc Dutroux le montrait aussi en frottant violemment la jeune fille avec un gant de toilette après son bain afin que la serviette ne soit pas trop mouillée. De son séjour à Marcinelle, Laetitia a gardé un souvenir assez flou tant les somnifères administrés lors de son rapt l'ont affectée. «C'est lui qui me portait dans la chambre du haut pour me violer. Je n'arrivais pas à marcher.» La jeune femme se rappelle toutefois ces trois conversations téléphoniques de Marc Dutroux avec un certain Michel ou Jean-Michel. A ce dernier, il disait: ça a marché. Parlait-il encore de mécanique ou bien de cet enlèvement? Ce sera aux jurés de trancher.

En attendant les réponses du procès, Laetitia s'est remémoré un épisode dans la cache. En demandant à Sabine si elle croyait qu'elles allaient revoir leurs parents, celle-ci a répondu: on a une chance sur mille. «Elle l'a eue la chance», sourit Laetitia. Une expression vite assombrie par la nouvelle tentative de Michelle Martin, ex-épouse de Marc Dutroux, de faire entendre ses regrets à cette autre survivante. «Je ne veux pas les écouter. Le mal est fait. Il est trop tard.»