«Boire une bière, fumer et discuter. L'un ne va pas sans les autres.» Accoudé au comptoir, un verre devant lui et une cigarette aux lèvres, Gunter revit. Il peut à nouveau en «griller une» dans son café préféré. «Ceux qui n'aiment pas le tabac n'ont qu'à aller ailleurs.»

Nous sommes au Hexe, un bar de quartier à l'est de Berlin. Machines à sous et posters fanés. L'établissement, de taille très modeste, n'attire que des habitués. «90% d'entre eux sont fumeurs», affirme la patronne. «Si la loi antitabac n'avait pas été assouplie, on aurait pu fermer.»

Comme elle, des milliers de propriétaires de petits cafés poussent un ouf de soulagement. Hier, la Cour constitutionnelle a fini par leur donner raison. Saisie par deux cafetiers et un gérant de discothèque, le juge constitutionnel allemand a rejeté une récente législation antitabac, entrée progressivement en vigueur cette année dans les bars, restaurants et boîtes de nuit.

Une loi qui a peiné à voir le jour, dans un pays qui compte 20 millions de fumeurs et où le lobby du tabac est très puissant. Alors que de nombreux pays européens ont adopté une législation très restrictive, le texte allemand est lui peu contraignant et ménage beaucoup d'exceptions: dans la quasi-totalité des Etats régionaux, les établissements sont autorisés à conserver un coin «fumeurs», bien séparé des zones sans tabac.

Problème, certains établissements, comme le Hexe, sont constitués d'une seule pièce et ne sont pas en mesure d'aménager un tel espace. «De facto, ces petits établissements sont devenus entièrement non-fumeurs», regrette Stefanie Heckel, la porte-parole de la fédération allemande des cafés hôtels et restaurants. «Cela introduit un handicap vis-à-vis des bars plus grands.»

Une loi «discriminante»

L'argument a fait mouche. La loi est jugée «discriminante» et donc «contraire à la Constitution». Résultat, il est à nouveau permis de fumer dans les bars dont la taille n'excède pas 75 m2. En théorie, la règle vaut uniquement pour les deux régions dont sont issus les plaignants. «Mais le verdict a valeur de loi, avance Stefanie Heckel. D'autres régions vont suivre.»

En Allemagne, les petits établissements sont de véritables institutions. Les «Eckekneippe», ou cafés d'angle, sont surnommés ainsi en raison de leur emplacement. On en dénombrerait entre 60000 et 80000. «Pour beaucoup de clients, il s'agit d'un deuxième salon, assure Stefanie Heckel. Mais depuis les lois sur le tabagisme, le chiffre d'affaires de ces établissements s'est effondré de 30%.»

Pourtant, la décision de la Cour constitutionnel pourrait prendre des allures de victoire à la Pyrrhus pour les cafetiers. Les juges demandent à l'Allemagne de revoir sa copie, avant fin 2009. Cela pourrait conduire à l'adoption d'une loi encore plus restrictive, interdisant les coins fumeurs. «De ce point de vue, ce procès est une bonne chose», veut croire Siggi Ermer, de l'association de lutte contre le tabagisme Pro Raucherfrei. «Il va enfin permettre à l'Allemagne d'interdire complètement la cigarette.»