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Regarder des heures de guérilla urbaine a désormais un nom: le «riot porn», ou «porno d’émeutes».

Société

Pourquoi les vidéos de guérilla urbaine enflamment le Web

Le «Riot Porn» consiste à se passer en boucle des films de manifestations violentes. Les vidéos d’émeutes, une nouvelle addiction après les chatons?

Des cris, le bruit des tirs des gaz lacrymogènes, leur fumée qui enveloppe la foule, des adversaires se défiant comme sur un champ de bataille, jusqu’aux coups de matraques répondant aux jets de pierres… Le film s’intitule «La meilleure émeute de tous les temps» et sa promesse de castagne lui vaut déjà 625 000 vues sur Youtube. Où a-t-elle eu lieu? Quel est le thème de la fronde? Aucun indice. L’affrontement seul semble suffire aux curieux.

La vidéo intitulée «10 des plus grandes émeutes de l’histoire» comptabilise ainsi 196 000 vues, et «les batailles de rue de Londres», 758 000 vues. Et ainsi de suite, par milliers… Lorgner des heures de guérilla urbaine, souvent filmées en amateur avant d’être jetées en pâture sur le web, a désormais un nom: le «riot porn», ou porno d’émeutes.

Les matraques et les barres de fer font penser à des épées, les heaumes sont remplacés par des casques en kevlar. C’est un combat des temps modernes.

«Ces vidéos réveillent les mêmes instincts que la contemplation d’accidents. Elles permettent de jouer au voyeur sans courir de risque, là où le passant ne pourrait pas rester sur le trottoir d’en face sans danger, constate Gianni Haver, professeur de sociologie de l’image à l’Université de Lausanne (1). Ces images se ressemblent toutes, avec des éléments dramaturgiques clés: de la fumée, des casques, des boucliers… Elles sont décontextualisées car elles ne servent qu’à donner le spectacle d’une violence au ton épique. Les matraques et les barres de fer font penser à des épées, les heaumes sont remplacés par des casques en kevlar. C’est un combat des temps modernes, qui plaît à certains comme les séries du même genre: Game of Thrones, Rome, Vikings. Mais là, on est plutôt dans une téléréalité…»

Militantisme version «Call of Duty»

Le genre a même ses professionnels. Le site français Taranis News, et son slogan éloquent «Liberté, Egalité, Full HD», est un média engagé qui diffuse depuis deux ans des comptes-rendus vidéos de mouvements sociaux. Et dans un contexte explosif, avec des manifestations quasi quotidiennes depuis l’annonce de la réforme du code du travail français, ses sept réalisateurs ne chôment pas…

Là encore, les chiffres décollent: les 180 vidéos diffusées en deux ans totalisent 4,5 millions de vues. Ces films sont montés sans commentaire, mais parfois en musique, telle cette compilation de deux mois de manifestations entre mars et avril 2016, résumés en 10 minutes, et qui démarre sur le lyrique «Emportée par la foule», d’Edith Piaf. D’autres montages offrent des titres homériques: «Paris: des flammes, du gaz et du sang», «Rennes: la bataille pour le centre-ville» avec, toujours, une large place laissée aux affrontements.

La vraie question, c’est de savoir pourquoi des adolescents de 14 ans viennent en découdre avec les CRS trois fois par semaine.

«Ce n’est pas moi qui filme la violence, c’est la société qui est violente. La vraie question, c’est de savoir pourquoi des adolescents de 14 ans viennent en découdre avec les CRS trois fois par semaine» se défend l’un des cofondateurs du site dans un entretien accordé au magazine Télérama. Et lorsqu’il part en croisade pour recueillir des images, il a lui-même son heaume, un casque de ski. Car ces nouveaux reporters d’émeute ont leur propre armure pour approcher le conflit au plus près: foulard enduit de vinaigre, lunettes de piscine, masque à gaz, double pantalon… Sur le terrain, «c’est devenu Call of Duty», admet le réalisateur de Taranis News. Un jeu vidéo, peut être, mais également un message à portée politique.

«Les événements de Gênes en 2001 ont été les premiers filmés par des caméras amateurs, s’attachant à monter les violences policières, avec le thème de l’opposition entre une foule désordonnée et animée par un fort sentiment de révolte, affrontant un groupe militarisé, rangé, presque déshumanisé… Ces images séduisent dans une époque où beaucoup ont l’impression que les multinationales sont aux commandes de n’importe quel pays, que glisser son vote dans l’urne ne sert à rien. Et une partie de ces images joue sur l’idée que chacun peut participer à la révolte, mais protégé par son écran.»

Un genre très antérieur aux smartphones…

La guerre des images fait d’ailleurs rage dans chaque camp. La page Facebook du site «vidéos de police», qui vend même des tee-shirts à la gloire des forces de l’ordre – tel un «Dormez en sécurité, couchez avec un policier» – affiche 74 507 fans. En postant la vidéo de la voiture de police incendiée par des casseurs en marge de la manifestation parisienne des forces de l’ordre contre la «haine anti-flics», le 18 mai dernier, plus de 200 commentaires de soutien ont afflué. Sur la bande, des vitres brisées, des projectiles inflammables jetés dans l’habitacle pourtant occupé, un agent de l’ordre sortant du véhicule avant d’encaisser stoïquement les coups…

«C’est du quasi direct, remarque l’historien Jean-Claude Caron (2), et ce qui interpelle le plus, c’est qu’il y a plus de gens qui filment avec leur smartphone que d’agresseurs. Mais ce type de comportement n’est pas nouveau. Au XIXe siècle, les autorités se plaignaient déjà des badauds qui regardaient, accusés d’encourager les insurgés. Et déjà, il existait une guerre des images. À chaque émeute, on produisait dans l’urgence, pour le lendemain, des lithographies avec des points de vue contradictoires selon l’opinion: d’un côté le soldat peint en héros, de l’autre la représentation du martyr qui a donné son corps pour la cause. Et malheur au vaincu puisque le vainqueur récupérait la maîtrise de la production…»

Nous sommes aujourd’hui à la recherche de sensations, comme dans le porno.

Beaucoup de ces scènes insurrectionnelles historiques sont désormais dans les musées. Et si le fameux tableau d’Eugène Delacroix, «La liberté guidant le peuple», était déjà du riot porn? «Sa charge révolutionnaire est inouïe: ce tableau sent la poudre, la mort, il y a des barricades, de la fumée, des enfants, des bourgeois… Il a tellement dérangé qu’il a été mis de côté pendant un demi-siècle. Mais aujourd’hui, il est reproduit jusque par les banques, poursuit l’historien. Les insurrections, les batailles, les révoltes, ont toujours été mises en image, mais leur accès s’est démocratisé. L’imaginaire travaille aujourd’hui dans une surabondance d’images…» Jusqu’à la boulimie.

«Le riot porn dit bien son nom: nous sommes aujourd’hui dans une culture de consommation cumulative d’objets semblables, à la recherche de sensations, comme dans le porno, constate Gianni Haver. Mais regarder une émeute sans y participer, n’est-ce pas comme regarder du sexe sans le faire: une position de perdant?»


(1) auteur de «L’image de la Suisse», LEP.

(2) dernier ouvrage sous sa direction: «Paris, l’insurrection capitale», Champ Vallon.

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