Notre vie sur Mars: de beaux lendemains?

Le projet Mars One offre à quatre Terriens un aller simple pour émigrer sur la planète rouge. Cinq Suisses viennent d’être présélectionnés parmi 1000 candidats. Mais pourquoi y aller?

Imaginez: on vous offre un aller simple pour passer, tous frais payés, le reste de vos jours dans un hameau de bungalows perdu dans un désert sans limites, dont l’air irrespirable ne permet pas de mettre le nez dehors sans un scaphandre, en compagnie de quelques rares quidams qui vous sont, aujourd’hui, parfaitement inconnus. Ah! oui, et il faut que vous cultiviez vous-même votre nourriture. Et c’est sur Mars.

Alors? Partant? Entre mai et septembre 2013, quelque 200 000 Terriens ont répondu oui. Parmi ceux-ci, la Fondation Mars One, entité privée qui s’emploie à installer une colonie humaine sur notre planète voisine, vient de présélectionner un millier de candidats, dont cinq Suisses (lire ci-contre). Quelques écrémages plus tard, six équipes de quatre personnes seront engagées à plein temps en 2015. Et puis? Neuf ans d’entraînement, sept mois de voyage, toute une vie à passer dans un décor semblable à celui de l’illustration ci-dessus.

Si Mars fait rêver, l’idée d’un voyage sans retour fait souvent tiquer. «Je n’ai jamais compris pourquoi», rétorque Bas Lansdorp, ­cofondateur et CEO de Mars One. Ingénieur, âgé de 37 ans, le Néerlandais a vendu en 2011 son entreprise Ampyx Power, spécialisée dans l’énergie éolienne, pour lancer son plan martien. «Il y a dix-sept ans, en voyant les images envoyées par le rover du projet Pathfinder, j’ai décidé que j’irais sur Mars. N’étant pas Américain, je savais que je ne serais jamais sélectionné par la NASA. J’ai donc commencé à dessiner ma propre mission. Il a toujours été évident pour moi qu’il s’agirait d’un aller simple – ou d’une colonie permanente, pour le dire d’une façon moins dramatique: c’est la seule approche techniquement et financièrement viable, à moins d’attendre plusieurs décennies.»

Le retour pose en effet un problème de fusée: on imagine mal emporter les propulseurs nécessaires ou les assembler sur place. Il pose aussi un problème de pesanteur: les variations de la gravité, qui est absente au cours du vol et faible sur Mars (40% de sa valeur terrestre), réduisent la masse musculaire et osseuse, rendant la réadaptation particulièrement hasardeuse. «A chaque fois que je donne une conférence, j’observe un clivage dans le public sur la question du retour. Pour sept ou huit personnes sur cent, cela va de soi. Pour les autres, c’est incompréhensible.»

Trois ans de solitude

Si l’équipe de spécialistes associés au projet compte plusieurs collaborateurs de la NASA, le recrutement des colons a été ouvert à tout le monde et s’est déroulé en dehors des réseaux de l’astronautique. «Nous avons cherché des candidats pour une tâche très spécifique: quitter la Terre pour toujours. Pour cela, les astronautes actuellement en activité ne sont pas forcément les bonnes personnes… On voulait aussi s’ouvrir à la planète entière, avec des candidats du Congo ou du Tadjikistan: il s’agit d’un projet qui concerne toute l’humanité.»

La qualité humaine fondamentale? «Savoir fonctionner en groupe. Il y aura d’abord sept mois de vol dans un très petit espace. Ensuite, la première équipe restera 26 mois seule sur Mars avant l’arrivée des groupes suivants, à raison d’un par an. Pour les quatre premiers habitants, cela fera trois ans d’isolement. Pour cette raison, nous ne choisissons pas des individus, mais des équipes.»

La levée de fonds est aussi ouverte que le recrutement: tout le monde peut contribuer via le site de finance participative www.indiegogo.com. Coût total prévu: 6 milliards de dollars. «Moins que le budget des Jeux olympiques de Londres… Depuis que la firme ­Lockheed Martin, constructrice de modules pour les missions martiennes de la NASA, a embarqué avec nous en décembre, il est devenu facile de contacter des partenaires. Parmi les sources de financement, nous aurons également des marques pour lesquelles ce sera la plus grande opération de relations publiques de tous les temps. Et des chaînes de télé.» A ce propos, une idée étrange circule depuis que le projet a été dévoilé, en mars 2012: il s’agirait en fait d’une opération de télé-réalité, une «Loft Story» sur la planète rouge. «C’est en partie de notre faute. La communication n’était pas assez claire et cela a permis que cette rumeur surgisse. Mais ce serait la chose la plus stupide qu’on puisse imaginer faire sur Mars… Il s’agira de montrer la préparation des candidats et leur travail sur place sur le mode du reportage. Pas question de téléviser leur vie privée.»

Un refuge pour les Terriens?

Un nouveau bond de géant pour l’humanité? Directeur de la Maison d’Ailleurs – Musée de la science-fiction, de l’utopie et des voyages extraordinaires –, sise à Yverdon-les-Bains, Marc Atallah n’est pas impressionné. «Je n’arrive pas à comprendre pourquoi on y va. Quand on regarde les images, on voit un désert. Qui voudrait y vivre? C’est une planète mort-née, où tout est déjà fini. Il y a eu de l’eau, une atmosphère, mais il n’y en a presque plus…» C’est ainsi que Mars apparaît dans l’histoire de notre imaginaire. «L’idée que l’avenir de l’homme se construira dans les étoiles s’inscrit dans notre culture depuis le XIXe siècle. Avant cela, on voit bien quelques personnages, tels que Cyrano, aller sur la Lune, mais il s’agit d’exercices littéraires qui ont pour seul but de décentrer le lecteur. Il faut attendre la littérature populaire des XIXe-XXe siècles pour voir des héros voyager vers Mars, comme le John Carter d’Edgar Rice Burroughs. Dans ces fictions, Mars apparaît comme une planète décadente ou mourante. Les Martiens de La Guerre des mondes de Herbert George Wells la quittent parce qu’elle n’a plus d’eau.»

Alors, pourquoi en rêver? «Pour repartir de zéro. L’idée, c’est que Mars puisse être une échappatoire à notre planète qu’on détruit, une deuxième Terre pour nous héberger. Dans les années 40, la science-fiction forge le mot «terraformation», qui sera repris vingt ans plus tard par les scientifiques: il désigne une manière de transformer une planète inhabitable, la rendant semblable à la Terre. Ce n’est pas Mars en tant que telle qui nous intéresse, mais sa capacité à devenir comme chez nous», ajoute Marc Atallah. L’idée de Mars comme refuge était déjà celle de Ray ­Bradbury dans ses nouvelles Chroniques martiennes (1950). «Mars nous donne le sentiment d’avoir une nouvelle planète à disposition, mais c’est plutôt un témoignage d’impuissance par rapport aux affaires sur Terre. C’est un refus, une fuite. C’est d’ailleurs ce qui m’inquiète: qu’au moment où on entreprend de s’imaginer sur Mars, on ait commencé à lâcher prise sur la Terre.»

Le pied dans la porte spatiale

Avant Mars One, alors que l’aérospatiale publique commençait à délaisser l’hypothèse de vols interplanétaires habités, une organisation non gouvernementale internationale voyait le jour pour continuer à faire de la planète rouge une priorité. Fondée en 1998, la Mars Society a une section suisse depuis 2010. Que dit son président, Pierre Brisson? «J’ai une position ambivalente. Envoyer des hommes sur Mars sans prévoir leur retour me paraît une position extrémiste. Cela me semble trop leur demander, même s’ils le choisissent librement. Et même s’il est vrai que, au XVIe siècle, des gens partaient en Amérique sans un billet de retour… Je suis en revanche très désireux de voyages et de séjours à la surface de Mars avec retour sur Terre, dans un délai aussi proche que possible.»

Selon ce Français transplanté à Neuchâtel, «techniquement, on a les moyens d’y aller et d’en revenir». Les experts de la Mars Society ont formulé pour cela plusieurs propositions. Quel séjour préconisent-ils? «Compte tenu de la configuration planétaire favorable à un retour, on resterait sur Mars soit un mois, soit un an et demi. La seconde option nous paraît la bonne.» Pourquoi y aller? «Pour répondre à la pulsion qui habite l’homme depuis des centaines de milliers d’années: aller voir ailleurs, faire tout ce qui est à notre portée. C’est l’aventure humaine. Même si, à notre époque blasée, il devient presque gênant de le dire.»

Hostile à un aller simple, Pierre Brisson est cependant favorable à un établissement humain permanent. «Ce serait une déclaration d’intention, ça créerait une acceptation du fait qu’on n’est pas limités à la Terre. Si on ne s’installe pas sur Mars, seul endroit envisageable en dehors de notre planète, je crains que l’engouement pour l’exploration de l’espace ne cesse, battue en brèche par l’idée qu’on a tellement de problèmes sur Terre. On a un créneau aujourd’hui: si on ne l’utilise pas, on ne le fera peut-être jamais.»

Conclusion? Pierre Brisson: «Un établissement sur Mars serait le premier pas, une révolution: la sortie de la Terre pour l’humanité. Quand on a une possibilité comme celle-là, il ne faut pas la laisser tomber.» Marc Atallah: «Lors des derniers congrès auxquels j’ai participé, Mars apparaissait has been et on se tournait plutôt vers Vénus. Dans l’imaginaire spatial, c’est elle qui apparaît comme une page blanche: elle rappelle les premiers âges de la Terre. Je parie qu’au cours des cinquante prochaines années, on va gentiment en venir à faire de Vénus la dépositaire de nos rêves.» Bas Lansdorp: «Rien ne peut arrêter une idée dont le temps est venu

 

 

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Bas Lansdorp, CEO de Mars One

 

«Nous avons cherché des candidats pour une tâche très spécifique: quitter la Terre pour toujours»