Ce sont deux livres qui paraissent à quelques mois de distance. Ils peuvent bien sûr se lire séparément, mais aussi l'un à la lumière de l'autre. Ils parlent de bilinguisme et de trajectoires individuelles. Le premier raconte quelques destins «en eaux mêlées», le second, formidablement utile, donne à comprendre comment se tisse, très spécialement pour chacun, la toile unique d'une vie en plusieurs langues.

«L'aventure du bilinguisme»* retrace, sous forme d'interviews, la biographie linguistique de sept écrivains et de deux scientifiques dont le seul point commun est d'avoir adopté le français à un certain moment de leur vie. L'auteur elle-même, Aleksandra Kroh, est une Polonaise, physicienne et écrivain, vivant à Paris. Etre bilingue, note-t-elle, confère «une liberté psychologique supplémentaire». Une liberté «précieuse», quoiqu'aussi «troublante et lourde à porter». Mais déjà, la généralisation est presque excessive: le moins que l'on puisse dire, c'est que les bilingues ne tiennent pas un discours unique.

Voici Nancy Huston, canadienne anglophone de naissance, entrée en allemand à six ans, suite à la désertion de sa mère. Sa rencontre avec l'allemand est «euphorique», tout comme le sera, à 20 ans, celle avec le français: «A ce moment précis de mon histoire, ça me faisait du bien, c'était comme si la langue avait remplacé la mère.» L'auteur de «Les variations Goldberg» devient rapidement un écrivain de langue française reconnu. Elle vit le bilinguisme comme une formidable libération: «Il fallait que j'aie l'illusion de m'être engendrée moi-même.» Jusqu'au jour où, douloureusement, sa vie antérieure la rattrape. Nancy Huston renoue alors avec l'anglais, et c'est «comme une thérapie»: maintenant qu'elle a fait la paix avec sa langue maternelle, elle se considère comme un écrivain bilingue à part entière. Bel exemple du poids de la vie affective sur un destin linguistique.

Voici l'écrivain algérien Rachid Boudjedra, qui vit sporadiquement, en France, «l'exil temporaire des révolutionnaires et des résistants» (Aleksandra Kroh): le français est certes pour lui aussi un instrument de liberté, puisqu'il lui permet de parler de sexe, de religion et de politique. Il n'en reste pas moins une langue «subie» et, dès qu'il le peut, Boudjedra publie en arabe. La distance qu'il affiche vis-à-vis du français rappelle la froideur entretenue d'Agota Kristof, venue de Pologne mener en Suisse «une petite vie difficile» et écrire des livres crus dans une langue non choisie: «C'est une langue qui était sous la main. C'était une obligation, pas un choix.» Une distance qui tranche avec le ton du poète libanais Salah Stétié, «attaché amoureusement» à la langue de Molière, et prêt à célébrer avec lyrisme sa «supériorité», et son «fruité», semblable à celui d'une «pomme reinette.»

Voici encore le grec Vassilis Alexakis, devenu journaliste et écrivain francophone pour prendre sa revanche sur les humiliations subies lors d'un premier séjour à Paris. Il dit la richesse d'un rapport non fusionnel, «désacralisé», à sa langue d'écriture, qui lui a permis de trouver, en français, un humour de plume qu'il n'a pas en grec.

Mais voilà aussi l'hydrologue hongrois Andràs Bardossy, et le physicien polonais Andrzej Tramer, qui ne comprennent rien à toutes ces émotions langagières: ils utilisent régulièrement quatre ou cinq idiomes chacun, sans en faire une histoire. Leur plurilinguisme est celui de la curiosité et du plaisir, mais seulement parce qu'il permet l'échange et la lecture. Le vrai problème, «parfois insoluble» rappelle Andrzej Tramer, reste quand même «d'avoir quelque chose à dire».

Mais parle-t-on de bilinguisme ou de plurilinguisme? La lecture d'«Enfances plurilingues»**, de Gilbert Dalgalian, fournit la clé de ce qu'on appelle «le don des langues». L'être humain peut apprendre des langues particulières toute sa vie, note-t-il, mais il n'acquiert la compétence de langage qu'une seule fois, avant l'âge de 7 ans. Aborder une deuxième langue à cet «âge du langage» a des effets très particuliers, impossibles à reproduire plus tard: le bilingue précoce acquiert des compétences «éminemment transférables», qui vont faciliter l'acquisition d'autres idiomes. C'est pourquoi la plupart des bilingues précoces deviennent, en fait, plurilingues. Le petit échantillon fourni par le livre d'Aleksandra Kroh, dans la mesure où il livre les détails nécessaires à la vérification, le confirme. On y voit par exemple Andràs Bardossy apprendre l'allemand à trois ans «juste pour le plaisir», en squattant les leçons particulières données à son grand frère, puis entrer sans réticence en russe, en anglais, en français.

Gilbert Dalgalian lui-même, Arménien turcophone établi en France, devenu prof d'allemand et de français ainsi que didacticien des langues, fournit, de par sa trajectoire, quelques magistrales illustrations du succès, ou de l'échec, de la rencontre entre un être humain et une langue. Bien que son livre soit un guide pour les parents et les enseignants, l'auteur a eu la bonne idée, ici et là, d'illustrer son propos avec les aventures du «petit Gigi». A commencer par celle de sa première expérience d'interprète, à sept ans, entre sa grand-mère arménienne et un soldat allemand cherchant le père Dalgalian, évadé en 1941 de son camp de prisonniers.

Le cocktail est particulièrement réussi: ceux qui se posent des questions sur le bilinguisme, en privé ou à l'école, trouveront dans ce livre, qui croise les acquis de la recherche et les avancées de la pratique, des réponses précises, fournies avec talent, engagement et honnêteté. Ils liront notamment quelques pages lumineuses sur ce qui fait la différence entre enfants linguistiquement «favorisés» et «défavorisés», et apprendront qu'il existe une douleur, et même une pathologie, du «bilingue contrarié».

Quant au bonheur du bilingue épanoui, il est d'abord, note Gilbert Dalgalian, dans cette assurance, acquise très tôt: l'autre n'est pas si étranger que ça.

*«L'AVENTURE DU BILINGUISME», par Aleksandra Kroh, éd. L'Harmattan, Paris, 2000, 204 p.

**«ENFANCES PLURILINGUES. TÉMOIGNAGE POUR UNE ÉDUCATION BILINGUE ET PLURILINGUE», par Gilbert Dalgalian, éd. L'Harmattan, Paris, 2000, 169 p.