Leur vie, le temps d’une mélodie

Ils ont entre 60 et 70 ans, ils apprennent à chanter Barbara ou Garou. Dans leur voix passe leur âme. Immersion enchantée dans leur antre à Genève

«Voilà combien de jours, voilà combien de nuits. Voilà combien de temps que tu es reparti…» La voix est fragile, ténue. Presque parlée tant le trac est grand. Mais Nicole, 70 ans, aussi blonde que Barbara est brune, partage avec son illustre modèle l’art du frémissement. Autour, les apprentis chanteurs, des seniors à l’âme leste, écoutent avec attention, l’oreille sensible, le cœur en suspens. La scène se déroule à Cité-Senior, lieu de la Ville de Genève qui, depuis 2006, propose informations et activités aux aînés. La scène se déroule dans une salle sans charme, entre néons et murs blancs, et c’est un grand moment.

Paco Chambi, ce bon génie! Guitariste talentueux, apprécié notamment dans les créations du Théâtre Spirale, à la Parfumerie, le musicien péruvien se transforme chaque printemps en mentor pour chanteurs débutants. L’idée? Inviter les aînés à répéter et à enregistrer une chanson qui les a marqués. Trois séances pour apprendre à respirer, placer la voix, incarner une idée. Trois autres séances en studio pour apprivoiser le micro, dégager une intimité, soigner le tempo. Six demi-journées et c’est un monde qui naît.

Car, plus que le chant choral, la peinture sur porcelaine ou même le théâtre, la chanson est un miroir. Une fenêtre ouverte sur son interprète. Par le choix du titre et par la manière de le livrer. Nicole a opté pour « Dis, quand reviendras-tu?» , succès de 1964 de Barbara, car «c’est l’amour qui nous tire, non?» Elle précise: «Mais pas un amour tarte. Dans cette chanson, Barbara dit aussi «Je ne suis pas de celles qui meurent de chagrin, je n’ai pas la vertu des femmes de marin». Elle conserve sa dignité, j’aime ça.»

Ce sont également les sentiments, l’envie de transmettre une émotion qui guident Salvatore, 68 ans, inconditionnel des airs napolitains que lui chantait sa maman. L’an dernier, il a osé le célébrissime «O Sole mio» pour le premier CD (

). «J’aurais pu y aller plus franchement, je me trouve un peu timide dans ce morceau.» Cette année, Salvatore le promet, il sera plus affirmé. Pour ce nouvel enregistrement, il a choisi de relayer le désespoir amoureux du comique Totõ en interprétant «La Malafemmena», «l’histoire d’une vipère au visage d’ange».

«Je t’aime et je te hais»

Debout, au côté de Paco dont l’accompagnement à la guitare envoûte et ensorcelle, Salvatore fixe les dames et se glisse dans la peau du mâle blessé. «Je t’aime et je te hais, chante-t-il en napolitain, soulignant sa colère d’un geste de la main. «Femmena, tu si’a cchiù bella femmena, te voglio bene e t’odio nun te pozzo scurdà…» Myrna, Nicole, Anne et Jacqueline reprennent le refrain à l’unisson, tutti chavirant qui donne le frisson.

Les chanteurs plébiscités par ces jeunes seniors? Henry Salvador, Serge Gainsbourg, Garou ou Hugues Aufray pour le premier CD. Dans la seconde édition qui sera vernie ce printemps, on retrouve Henri Salvador avec une interprétation de «Syracuse» par Jacqueline, sexagénaire au fort tempérament. Jacqueline n’a jamais chanté hors de sa cuisine ou de sa salle de bains, mais sa voix est naturellement placée. Le rythme, en revanche, lui pose problème. Pour l’aider à comprendre le principe de la syncope-démarrage sur le deuxième temps, Paco lui conseille de marcher «de sorte à mieux sentir la mesure».

Avant, le musicien a déjà délié les voix des participants avec les fameux «ma-me-mi-mo-mu» chromatiques. A présent, lors de l’interprétation, c’est le corps qui doit se libérer. La chanson doit être incarnée, adressée. «Ce qui est formidable avec Paco, c’est qu’il s’adapte à nous», observe Anne, qui suit aussi l’atelier pour la seconde fois. Après «Jardin d’hiver» (

), cette jeune sexagénaire chantera «C’est quelqu’un qui m’a dit» sur le futur CD. Sa voix est ronde, pleine de maturité. Les mots coulent sans difficulté. Et là aussi, l’assemblée écoute, religieuse, bouleversée.

Il est là, le charme foudroyant de cette activité. Dans la force de ce groupe soudé qui, d’un regard, d’un sourire et, pourquoi pas, d’une danse, soutient l’effort de chacun. Stupéfiant, d’ailleurs, comme une chanson dévoile l’intimité de son interprète. Surtout quand le chanteur est amateur et qu’il ne connaît pas les ficelles du métier pour dissimuler. Ces artistes spontanés sont offerts au regard des autres, à leurs oreilles aussi, et suscitent ici une bienveillance généralisée. Belle école!

«C’est si bon»

Dans ce registre du soutien chaleureux, la palme revient à Myrna, lumineuse Philippine de 70 ans. A peine Paco saisit-il sa guitare que Myrna est debout, prête à rire et à danser. Elle aussi est une récidiviste de l’atelier. L’an dernier, elle a chanté «Cry», ballade sur le rire à travers les larmes (

). Cette année, la boute-en-train contredit encore sa nature en défendant «Piensa en mi», titre tire-larmes du film Talons aiguilles , chanté par Luz Casal. Un joyau d’émotion.

C’est une constante. Les participants mettent beaucoup d’eux dans ces trois minutes. Un investissement qui ravit Paco Chambi, animateur heureux de cette démarche si personnelle et si poignante. Ce plaisir, le coach le manifeste à travers le choix de la chanson collective qui clôturera le CD. «C’est si bon», clameront à l’unisson ces apprentis chanteurs, sur les traces d’Yves Montand et de Louis Armstrong. Oui, c’est si bon.

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