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La vie volée du soldat Jessica Lynch

La jeune Américaine de 20 ans dont un commando avait organisé le 1er avril la libération à grand spectacle en Irak raconte son aventure dans un livre sorti cette semaine.

Un demi-million de dollars, c'est toujours bon à prendre. Jessica Lynch aurait été folle de refuser l'offre de Bogaards & Knopf: c'est la part que l'éditeur new-yorkais a offert à la soldate de 20 ans pour raconter sa brève guerre d'Irak, ses neuf jours de calvaire fin mars dans un hôpital de Nassiriyah, et sa libération désormais – c'est le mot – légendaire. Le livre (IAm a Soldier, too) est sorti cette semaine. En même temps, NBC a diffusé un docudrama (joué par des acteurs) qui raconte la même histoire vue, plutôt, du côté irakien. Jessi, comme disent ses frère et sœur, a été élue par le magazine Glamour comme l'une de ses «femmes de l'année». Elle fait donc aussi la tournée des télévisions. Et elle prend ce qu'on lui donne. Qui pourrait le lui reprocher? Car depuis le début, l'éphémère Jeanne d'Arc de Nassiriyah vit entourée de voleurs, qui ont dérobé son corps et sa vie.

Donald Rumsfeld est-il le chef de la bande? C'est en tout cas lui qui a commencé. C'était le 1er avril. Le patron du Pentagone n'en menait pas large: les colonnes blindées semblaient enlisées dans le sable irakien, les généraux à la retraite l'accusaient d'avoir sous-estimé les moyens nécessaires pour aller prendre Bagdad. C'était faux, mais les Américains, dans leur salon, venaient à le penser. Il fallait faire quelque chose pour renverser ce courant funeste. Ce fut Jessica Lynch. Le soir même, toutes les TV américaines montraient le film que les services de propagande de l'armée avaient tourné, le jour même, avec le commando envoyé à Nassiriyah pour libérer la soldate, prisonnière maltraitée, héroïne qui s'était battue jusqu'au bout.

Pendant des jours, toute la presse américaine a gobé cette histoire, et le Washington Post, qui avait été le premier journal à la raconter en détail, s'en mord encore les doigts. En fait, les forces spéciales, quand elles avaient lancé leur opération, savaient que l'armée irakienne avait quitté la ville, et que dans l'hôpital où elle était, Jessica Lynch était entourée de médecins et d'infirmières qui la soignaient. Et la jeune femme, neuf jours auparavant, ne s'était pas battue: son arme était enrayée. Le convoi de soutien dans lequel elle roulait s'était trompé de route: au lieu de contourner Nassiriyah, il y était entré. Encerclée, sous le feu des Irakiens, la colonne faisait demi-tour quand le «humwee» de la soldate a été atteint par une grenade et s'est encastré dans un autre véhicule. Jessica, blessée à la tête, trois membres brisés et broyés, a été emmenée dans un hôpital.

Des médias crédules

C'était le 23 mars. Neuf jours après, Mohammed Odeh Rehaief, un avocat dont la femme, infirmière, s'occupait de la jeune Américaine, a conduit les marines à l'hôpital, en les informant que l'armée irakienne n'y était plus. Son témoignage, plus tard, a dévoilé la crédulité des médias américains. Jessica Lynch s'étonne aussi, aujourd'hui, de la mise en scène de sa libération. Mais elle n'en veut pas trop à Donald Rumsfeld: «Si ça a pu remonter le moral de quelques Américains…» Rehaief, l'avocat, n'a ensuite pas perdu de temps. Il a monnayé son renseignement contre un permis de résidence aux Etats-Unis. Et il a écrit un livre qui a servi de base au docudrama de NBC, Saving Private Lynch.

Dans la version de l'armée, cependant, tout n'était pas faux. Les docteurs irakiens ont soigné la jeune femme et lui ont sans doute sauvé la vie. Mais que s'était-il passé avant? Les médecins qui ont soigné Jessi en Allemagne et aux Etats-Unis affirment qu'elle a été violée, sodomisée. Mais elle ne sait rien de ce qui lui est arrivé entre le moment de l'accident et son réveil à l'hôpital.

Rentrée aux Etats-Unis, Jessica Lynch est très vite tombée, malgré sa longue hospitalisation, entre les mains des médias. Le premier qui a parlé d'elle dans le New York Times s'appelait Jayson Blair: probablement le plus grand faussaire de l'histoire de la presse américaine. Rick Bragg, celui qui lui a proposé d'écrire pour elle le livre qui vient de paraître, a aussi une drôle de réputation: il a dû quitter le grand quotidien new-yorkais pour avoir trafiqué ses papiers. Plus récemment, l'éditeur pornographe du magazine Hustler, Larry Flint, a reçu de deux anciens camarades militaires de Jessica des photos montrant la jeune femme nue, en scabreuse compagnie. Flint, qui en a pourtant vu d'autres, a refusé, écœuré, de publier ces images.

Que reste-t-il à Jessica Lynch, à part un paquet d'argent? La volonté de réapprendre à marcher, et quelques rudes leçons. Chacun s'est servi d'elle, à commencer par son gouvernement passé maître dans l'art de falsifier l'information sur la guerre. La soldate, rentrant d'Irak, a été soignée à l'Hôpital Walter Reed, qui accueille les grands blessés des combats. L'autre jour, la chanteuse Cher est allée s'y faire photographier en compagnie de soldats amputés, pour protester contre le silence organisé autour des horreurs d'Irak.