Angelo le maçon est venu d’abord, comme saisonnier. L’autoroute Genève-Lausanne, l’Exposition nationale, l’hôpital d’Yverdon, c’est aussi un peu lui. Trois ans après son mari, Maria a quitté la Sicile pour le rejoindre. Tout s’est passé comme dans les images en noir-blanc: les valises en carton, les contrôles sanitaires où l’on se sent traité «comme des animaux». Le couple avait déjà trois enfants en bas âge.

C’était en mars 1963. Il gelait. Dans le petit appartement familial lausannois, Maria a commencé par pleurer de solitude. «Je disais aux enfants: ne dites rien à votre père, sinon il nous renvoie en Italie.»

«Rentre avant moi, lui disait-il en effet, je vous rejoins dans quelques années. Vieillir en Suisse, ce n’était pas du tout au programme.» Mais Maria ne voulait pas d’une deuxième séparation. Elle a travaillé à la Coop, les enfants sont allés à l’école, ont fait des apprentissages, se sont mariés. «Au bout du compte, nous avons plus d’attaches ici que là-bas mais il nous a fallu un bon moment pour l’admettre.»

Leur dernier projet de repartir au pays date d’il y a six ans. C’était Angelo, cette fois, le plus convaincu. Mais un grave accident cérébral a scellé la fin du rêve de retour. Depuis, Angelo est paralysé et trop dépendant pour vivre à la maison. En EMS, sans sa femme et ses enfants: ça non plus, Angelo et Maria n’auraient jamais pu l’imaginer.

C’est elle qui parle. Parce que l’accident a atteint les facultés d’élocution de son mari. Mais aussi parce qu’il n’a jamais vraiment appris le français. Elle, forcée par les circonstances, s’y est mise bien vite. Mais lui n’a pas eu à faire cet effort: dans les années 1960, l’italien était la lingua franca de l’immigration, l’anglais des chantiers. «De toute façon, c’est toi qui parles pour moi», dit Angelo à Maria. Elle acquiesce en lui caressant la tête: ça a toujours été comme ça.

Le deuil consommé

Le voilà donc, à 80 ans, dépendant et séparé de son interprète d’une vie. Heureusement, il y a assez d’italophones dans le personnel soignant des Baumettes. Et la fidèle Maria vient tous les jours. «Elle fait partie de la famille!» lance la serveuse de la cafétéria. «La présence des parents des pensionnaires est une ressource importante dont nous serions fous de nous priver», dit le chef infirmier, Michel Saulet.

Tous les dimanches, Maria emmène Angelo à la maison avec un taxi transport handicap. Elle lui fait des pâtes comme il se doit et cette dose de saveur d’enfance fournit du carburant pour la semaine.

La nostalgie mauvaise conseillère

Pour Angelo et Maria, les mauvais souvenirs sont derrière et le deuil du retour consommé. Ils se rendent compte aussi qu’Angelo bénéficie ici d’une qualité de soins qu’il n’aurait peut-être pas eue en Italie. «Après six ans d’immobilité, il a une peau de bébé: ce personnel soignant est fantastique!» s’émerveille sa femme. Et puis, l’établissement est «joli», lumineux, chaleureux. Non, les EMS ne sont pas tous des prisons grises où l’on maltraite les vieux.

Angelo et Maria ne s’imaginaient pas vieillir comme ça. Mais ils ont la chance d’avoir pu arriver à la conclusion que la nostalgie est mauvaise conseillère. Et peut-être aussi que des compatriotes moins chanceux finissent leur vie en rêvant seuls à un pays disparu et à une famille dispersée.