«Dans ce métier, on ne mûrit pas, on pourrit.» Isabelle Adjani était jeune, son petit chat était sur le point de mourir, et peut-être faisait-elle semblant de croire ses illusions perdues, par ce genre de profession de foi à l'envers qui semble la maladie obligatoire des jeunes actrices de théâtre. Aujourd'hui, quand on la regarde poser pour les magazines féminins, ou qu'on l'observe dans le tout dernier catalogue de La Redoute, on se dit qu'Isabelle se trompait. Isabelle n'a pas pourri. Isabelle s'est patiemment effacée, au propre encore plus qu'au figuré.

Une bouche, deux yeux. C'est tout ce qui reste, le plus souvent, de ses portraits. Ceux que la vie a fait naître faibles, les phtisiques aux camélias et leurs coreligionnaires maudits survivent en développant des stratégies de tyran. Actrice à la carrière exsangue, Adjani, elle, n'en finit pas de pâlir, de s'effacer, de partir en buée, comme pour rejouer la comédie de sa disparition. Regardez-moi, aimez-moi, mais bon sang, retenez-moi, semblent dire, depuis quelque temps ses photos.

Adjani, Adjani, mais qu'est-ce que ça lui fait, à Isabelle, d'être une des rares stars françaises à être appelée par son nom, elle, la fille du garagiste kabyle, elle qui a raconté comment les patrons de son père criaient son nom comme celui d'un chien?

Difficile de le deviner, tant le visage d'Adjani, aujourd'hui, n'en finit pas de flotter, comme les âmes mortes de «L'Odyssée» qui viennent supplier Ulysse de les abreuver d'un peu de sang.