«Les gens pensent que la décadence, c'est la débauche. La décadence, c'est simplement la mort de quelque chose de très beau.»

C'est Jacques de Bascher qui parle, un des hommes qui inspira les couturiers Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld. Nous sommes à la page 388 du livre Beautiful People dans lequel Alicia Drake raconte la prétendue rivalité entre ces deux grands couturiers (LT du 20.09.2007). C'est un très vilain titre, Beautiful People, pour un livre parfois taché par des perspectives biaisées et auréolé d'un parfum de scandale qui, aujourd'hui que la télé-réalité a tout infecté, tient lieu de vérité. Mais c'est un livre clé sur la société du spectacle pipolesque d'aujourd'hui, sur les trajectoires artistiques et les carrières économiques, sur la part qu'y jouent le sexe et la nostalgie. Un livre passionnant, dopant, sur ce que nos vies ordinaires doivent aux années 70 et à leur tourbillon sur fond de boule disco et de frénésie.

L'auteur raconte les vies en miroir de Saint Laurent et de Lagerfeld. Chez le premier, tout est écrit à 20 ans, le talent, la tyrannie, la faiblesse et la silhouette, autant d'évidences que le génie passera le reste de ses jours à décliner. Alors que chez Lagerfeld, tout semble avoir été construction, sculpture de soi, vampirisme et bodybuildage de son œuvre et de sa marionnette. Mais l'essentiel est ailleurs.

On y suit la montée en force de la jeunesse, de son culte tout en maigreur. On y revoit la fascination pour la fuite en avant autant que pour les filiations prestigieuses et le passé. On devine comment une époque est construite sur l'idée qu'il n'y a pas d'art, mineur ou non, ni d'avant-garde, sans notion de perte. Tout le système actuel de la célébrité est déjà là, mais libre, pas encore exploité commercialement jusqu'à être mécanique comme aujourd'hui. On mesure ce que nos mythologies pop qui tournent désormais à vide doivent non pas à Mai 68 mais aux années 70, à leur soif jadis extinguible de décadences. Autrement dit: de féeries.