Qu'est-ce qui peut bien l'avoir jamais blessée, Nadine de Rothschild? Et aujourd'hui, existe-t-il quelque chose capable de désarçonner celle qui a construit son statut d'icône postmoderne sur la réaffirmation de valeurs qu'on pensait à jamais enterrées avec le corset, l'inégalité des sexes et le mariage bourgeois (chéri, tu me mens, je te mens et tout ira bien)? Qu'est-ce qui se cache derrière tant de légèreté cultivée d'arrache-pied?

C'est ce qu'on se demande en refermant le 11e livre de Nadine de Rothschild. Les hommes de ma vie commence par le premier amour de celle qui naquit pauvre dans un méchant immeuble. Il se termine sur Darius Rochebin - ah, Darius, et ses fameux 21 centimètres...

Entre-temps, Nadine (j'écris Nadine, comme j'écrirais Marilyn) énumère ses pygmalions, admirateurs et amis - couché, pas couché? Le livre cultive le mystère, bien joué, baronne. Il y a le baron, Edmond. Le peintre qui la fit poser nue quand elle était ouvrière, qui lui donna ses premières leçons de vie mondaine, qu'elle recopiait dans un carnet. Il y a les réalisateurs sous lesquels elle tourna plus de 30 films. Ceux qui l'embauchèrent comme «mannequin de cabaret». Boris Vian, aussi, Brassens qui aurait écrit pour elle Une jolie fleur dans une peau de vache. Nadine, qui a toujours affiché ses ambitions (faire un mariage riche) n'entretient aucune illusion sur ses talents d'écrivain ou de comédienne. Et le lecteur de traverser ce récit sans effort, comme il passerait le gué d'une rivière transparente, en sautant d'un bon mot à l'autre - «Il faut toujours sourire à un homme, il croit alors lire dans vos pensées» ou «La grammaire des hommes: un sujet, un verbe, un compliment».

Chapeau, Nadine. Ce n'est pas tant votre franchise, votre équanimité, votre génie de tacticienne qui laissent perplexe. Mais le succès de vos livres, ce qu'ils disent d'une époque que fascinent vos théories sur la séduction, la place de la femme et le rôle, piteux, laissé aux hommes (Sarko au boulot, Ségo aux fournaux?). Ce succès me fiche la mélancolie, il me donne envie de recopier Louise de Vilmorin, que vous citez si joliment page 260: «J'ai toujours envie de rire et toujours le cœur gros.»