J'appelle cela «franchir le mur du con». Pour le faire, suffit d'entrer dans un kiosque, de se planter devant le mur tapissé par les journaux people. Plisser les yeux. Et essayer de voir si, de cette vision criarde, naît une idée, un truc, un machin, une information, un spectacle. Souvent, ça marche.

Cette semaine, mon mur du con parlait d'une même voix. Au creux de l'été, la plupart des magazines font leur couverture sur les gens riches, les frasques impayables des billionnaires, les yachts pleins d'argent, les top-modèles aux seins platine et au hâle plaqué or.

Conclusion? Au panthéon des figures populaires, les jumbo-friqués ont bel et bien remplacé les rebelles. «Ni Dieu ni maître, mais une carte de crédit illimité», semblent dire ces nouveaux héros. 2008, année ploutophile. Sea, sex and fric.

Sinon, cette même semaine, une nouvelle figure a émergé pour imprégner la rétine collective. Une bouche dont le rouge à lèvres a bavé. Des yeux dont le maquillage noir semble s'être dilaté. Ce masque aux couleurs embuées, c'est celui du comédien Heath Ledger, dans le nouvel épisode de Batman, The Dark Knight.

Heath Ledger, c'est cet Australien plutôt formidable qui a interprété un des cow-boys amoureux dans le film Brokeback Montain. Il est mort d'overdose de médicaments au début de l'année, polydrogué jusqu'à l'os, rongé d'angoisses. The Dark Knight a battu tous les records d'affluence pour un week-end de sortie aux Etats-Unis. La présence d'Heath, en mort vivant, sa performance, son mythe d'artiste désormais maudit y sont pour beaucoup. L'habile battage médiatique aussi.

Trop de rouge. Trop de noir autour des yeux. Cette tête de mort d'Heath Ledger a un visage jumeau. Celui de la chanteuse Amy Winehouse. La jeune prodige ne s'est pas suicidée, pas encore, pas complètement. On la voit apparaître, elle aussi complètement détruite, réfugiée derrière son maquillage trop épais.

Heath, Amy. Deux hyperdoués retranchés derrière leurs masques mortuaires respectifs, fuyant l'insoutenable poids du bonheur et de la réussite, dans une époque où la vulgarité bling-bling pollue le show-biz, sans vergogne et à visage découvert, lui.