Depuis un an, le petit village de Rances, dans le Nord vaudois, compte une particularité: un élu à l’écoute, qui ne fait pas de grandes promesses mais lit sur les lèvres les besoins de ses administrés. A 49 ans, Vincent Guyon est le premier sourd de Suisse à intégrer un exécutif. Un défi aux allures d’évidence pour cet amoureux de la politique qui compte bien repousser, à travers son mandat communal, les ultimes limites de son handicap.

«Je voulais faire comme les autres»

Né en République démocratique du Congo où ses parents, alors missionnaires pour l’Armée du Salut, ont vécu un temps, Vincent Guyon est sourd de naissance. «Enfant, j’étais très turbulent, sourit l’élu, installé dans le carnotset de la municipalité. Un jour, je trottinais sur la chaussée, juché sur un petit cheval en plastique. Ma mère avait beau s’époumoner pour me dire de m’arrêter, je ne répondais pas. C’est là qu’elle a compris qu’il y avait un problème.» Diagnostiqué sourd, le petit garçon perçoit uniquement les bruits très aigus durant les premières années de sa vie. Suite à une chute à son retour en Suisse, sa surdité s’aggrave encore. Il n’entend alors plus rien.

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Plutôt que de lui enseigner exclusivement la langue des signes, les parents du jeune Vincent s’évertuent à lui donner une éducation aussi normale que possible. «J’ai fréquenté l’école régulière à Orbe, Valeyres-sous-Rances et Chavornay», raconte-t-il, évoquant les longues heures de logopédie pour apprendre à contrôler sa voix et à prononcer correctement des mots qu’il ne peut pas entendre. «Ma mère aurait préféré me mettre dans une école spécialisée, mais mon père a insisté pour que je me confronte au monde.» Face à ses petits camarades, il tente de gommer ses différences. «J’étais très curieux, volontaire, je voulais faire comme les autres, jouer au foot, faire des études, mais surtout cesser d’être le souffre-douleur de la classe.» Au début de l’adolescence, il intègre une école privée à Lausanne qui, grâce à son encadrement individualisé, lui permet de finir sa scolarité obligatoire sans encombre.

Aujourd’hui, Vincent Guyon s’exprime comme tout un chacun et répond avec aisance aux questions de son interlocuteur, qu’il regarde attentivement pour suivre le mouvement des lèvres. Accent vaudois en prime. Les difficultés commencent lors des discussions de groupe. «Lorsque tout le monde parle en même temps, je n’arrive plus à suivre», confie-t-il. Dans ces moments-là, il a recours à une interprète en langage parlé complété, qui lui permet de suivre le fil du débat. Avec la pandémie et l’usage généralisé du masque, les échanges se sont brusquement compliqués. «Dans les magasins, lorsque j’explique au vendeur que je n’entends pas, certains baissent leur masque, d’autres prennent peur et écrivent sur un petit papier», explique le Vaudois, qui salue au passage l’existence de masques transparents.

«Je me suis dit: pourquoi pas?»

Autre objet de tous les jours qu’il utilise pour communiquer par message et e-mail: son smartphone. «De ce point de vue, la technologie a permis une véritable avancée pour les malentendants», souligne l’élu communal tout en tapotant sur son clavier. Un domaine reste toutefois lacunaire à ses yeux: les services d’urgence tels que les dépannages ou la police. «Il faudrait que les centrales disposent d’une messagerie pour que les sourds puissent appeler à l’aide en cas de besoin.»Au fil de la discussion, le mot «handicap» n’est jamais prononcé. Il faut dire que Vincent Guyon n’a jamais fait de sa surdité une montagne.

Passionné de sport, il pratique d'abord le ski, la gymnastique, le foot, et enfin le basket, son domaine de prédilection. Il devient ainsi joueur, entraîneur puis arbitre, deux postes qu’il occupe toujours dans des équipes d’entendants. «Sur le terrain, je suis dans mon univers, confie-t-il. Un œil sur le chronomètre, j’oublie le quotidien pour me concentrer sur le jeu.» Entre 2017 et 2020, il fut le responsable romand pour le sport suisse des sourds puis secrétaire général de la Fédération sportive des sourds de Suisse, emploi qu'il a aujourd'hui quitté.

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Avec le recul, le plus grand obstacle reste selon lui le regard des autres. «Lorsqu’il s’agissait de tâches ne dépendant que de moi, je n’ai jamais eu de problème, détaille l’élu. Avoir une copine ou trouver un travail, en revanche, s’est révélé plus compliqué.» Des obstacles que le Vaudois a toutefois réussi à contourner. Après un apprentissage d’employé de bureau, il travaille dans différentes entreprises et rencontre une jeune Estonienne avec qui il aura un fils. Aujourd’hui séparé, Vincent Guyon conserve la garde partagée.

Comment son activité politique a-t-elle commencé? Installé depuis 1997 à Rances, il aime ce village de 500 habitants «comme une épouse à marier». S’engager en politique pour la commune était pour lui un ultime défi. «Au départ, je n’osais pas me présenter», souligne l’élu indépendant, autrefois tourné vers la gauche et qui a peu à peu évolué vers le centre. C’est en écoutant le témoignage d’un maire français que l’idée germe en lui. «Je me suis dit: pourquoi pas?» En juin 2020, il est candidat aux élections complémentaires de la municipalité. «Sur le chemin de la salle communale, où les résultats étaient affichés, j’ai rencontré un autre candidat qui m’a félicité, raconte-t-il. En découvrant mon nom sur la feuille, le ciel m’est tombé sur la tête.»

En juillet, il entre en fonction avec, à sa charge, un dicastère qui comprend l’éclairage, les routes, les eaux ou encore les pompiers. Et des objectifs multiples: rénover les chaussées datant de 1940, créer de nouvelles places de parking ou encore réparer les canalisations bouchées par des intempéries cet été. Pour suivre les débats, Vincent Guyon dispose d’une interprète. Un soutien financé en partie seulement par l’assurance invalidité. En décembre 2020, le conseil général de Rances a validé un budget «interprète» dans les finances de la municipalité pour l’année 2021. Un soulagement pour le nouvel élu.

Attendu au tournant

D’abord surpris, les autres membres de la municipalité lui réservent finalement un bon accueil. «La collaboration se passe plutôt bien, ils ont remarqué que le travail avec moi était beaucoup plus calme, il y a davantage d’attention, d’écoute, de patience», raconte Vincent Guyon. L’élu sait toutefois qu’il risque d’être attendu au tournant: «Si je ne remplis pas ma mission, on dira que c’est à cause de mon handicap, je veux à tout prix éviter ça.» Réélu en 2021, il nourrit déjà un prochain défi: se présenter aux élections cantonales vaudoises de 2022 sous les couleurs du Centre.

Qui est mieux placé qu’une personne concernée elle-même par un handicap pour parler inclusion et prendre des mesures dans ce sens?

Quel peut être l’impact d’un tel engagement pour la communauté sourde de Suisse? Pour Sandrine Burger, porte-parole de la Fédération suisse des sourds, l’élection de Vincent Guyon est une formidable occasion de faire parler de la surdité dans la commune et de sensibiliser la population à ce handicap invisible. «Qui est mieux placé qu’une personne concernée elle-même par un handicap pour parler inclusion et prendre des mesures dans ce sens?» questionne-t-elle.

Si, en théorie, l’intégration des personnes sourdes est inscrite dans la loi, de nombreuses lacunes demeurent, rappelle Sandrine Burger. «Preuve en est le rapport que nous publions depuis 2017 et qui recense chaque année plus de 100 discriminations envers des personnes sourdes.» Des cas qui auraient même tendance à augmenter. Scolarité, vie professionnelle, formation continue ou encore accès à la santé, les domaines concernés restent encore trop nombreux pour la Fédération suisse des sourds. A travers son parcours, Vincent Guyon, lui, espère inspirer la jeune génération: «Pour beaucoup, un sourd est quelqu’un qui ne peut pas aller loin dans la vie, qui restera toujours limité. Je veux prouver que c’est faux.»