On l’a vue partout, jusqu'à la une sur Internet du New York Times. Cette photo désormais célèbre montre 400 portraits scotchés sur les bancs de la basilique de Notre-Dame, à Neuchâtel, remplaçant la présence réelle des fidèles. Le cliché touche, car il témoigne du puissant besoin de rassemblement en cette période de distanciation sociale et de la ferveur des paroissiens qui ont tenu à assister à leur manière à la messe de Pâques, le 12 avril dernier. Vincent Marville, curé des quatre paroisses de la ville, revient sur ce cadeau – le coup s’est monté dans son dos! – et explique pourquoi il s’est mis, dès la semaine sainte, à diffuser ses offices en direct sur les réseaux sociaux. Ce passionné de philosophie et de psychologie, qui a officié neuf ans à Genève avant de rejoindre Neuchâtel en 2009, parle également du bond de la spiritualité pendant la crise et des ressources particulières de la religion.

Le Temps: Vincent Marville, comment interprétez-vous le succès de cette photo qui a séduit de l’Argentine à l’Irlande, du Pakistan aux Etats-Unis?

Vincent Marville: De manière un peu caustique, je dirais qu’on voit là le poids des agences de presse et le côté facile pour les journaux de publier un cliché qui ne fait pas de vagues et rapporte gros. Plus profondément, je pense que cette photo plaît parce qu’elle adopte un langage universel et immédiatement compréhensible. Ce qu’elle dit? «On n’est pas là par hasard, on est membre de cette communauté et, dès que possible, on sera de retour.» Le succès de cette image tient encore au lien entre visible et invisible. Derrière chaque visage se cachent des milliers de visages, un rassemblement de chrétiens, ou tout simplement d’humains. Enfin, plus prosaïquement, notre basilique est très graphique, et ce cadre ajoute au charme de l’image.

Quelle a été votre réaction quand vous avez découvert cette opération, montée en secret par vos paroissiens?

Le matin, j’ai juste souri, car j’étais très pris par l’organisation de la messe de Pâques et sa diffusion en ligne, qui n’était pas une mince affaire pour un amateur comme moi! En revanche, quand, dans le silence de l’après-midi, j’ai parcouru lentement les travées, je me suis senti porté par tous ces visages amicaux, par la force de ces présences de papier. J’ai notamment été très touché par le geste d’une famille qui a choisi le portrait de l’un des siens, avant que son visage ne soit défiguré par la maladie. C’était une manière de dire: «Dieu, je te présente ton enfant dans sa beauté!» J’aime beaucoup ces attentions fines qui témoignent d’une profonde spiritualité.

La force de ce geste tient aussi au fait que trois communautés se sont réunies pour l’organiser. A quoi devez-vous une telle ferveur?

En effet, en plus des fidèles francophones, les communautés lusophone et italophone ont également activé leurs réseaux pour réunir ces portraits, car la messe du matin de Pâques a été concélébrée dans ces trois langues. La mobilisation? Elle est liée, je crois, à la vitalité de la paroisse, qui bénéficie de grandes compétences. Du chant aux fleurs, de la catéchèse à la pastorale, il y a un vaste réseau de savoirs qui nourrissent notre église. Les familles la fréquentent volontiers. Chaque dimanche, sur les 500 personnes qui, cumulées, assistent aux offices du matin et du soir, il y a des dizaines d’enfants. Et vous savez à quoi je vois encore cette bonne santé? A chaque fin de messe, beaucoup de personnes restent sur le parvis pour discuter ou, quand un apéro s’organise, il y a toujours au moins une cinquantaine de convives qui y participent!

Mais si le rassemblement est le fondement de la liturgie, est-ce que la mise en ligne d’un office célébré sans fidèles a encore un sens?

C’est une bonne question. D’ailleurs, au départ, je ne mettais en ligne sur mon profil Facebook que des capsules de prière. Des contenus courts et poétiques qui montraient des lieux un peu oubliés, comme le beau chemin de croix de la petite église Saint-Norbert ou l’ascension du clocher de notre basilique avec, en fond sonore, une prière litanique. Ces bulles spirituelles ont eu un tel impact que des bénévoles ont plaidé pour qu’on diffuse les messes que nous continuions à célébrer dans l’intimité. J’étais réticent, car la RTS fait ça bien mieux que moi, mais ils ont insisté en expliquant que les paroissiens avaient envie de voir des visages connus, des lieux familiers. Je me suis donc exécuté avec un simple smartphone posé à terre, renforcé d’un micro professionnel, et la diffusion des offices de la semaine sainte a tout de suite atteint des centaines de vues sur Facebook, proche du nombre de fidèles habituels! C’est l’impact du local, je crois. Dès lors, on a continué les semaines d’après, en conservant, bien sûr, la belle audience muette des portraits.

Est-ce que ce procédé est encouragé par les autorités ecclésiastiques?

J’ai bien sûr demandé l’autorisation à notre évêque Charles et à son représentant cantonal, Don Pietro. Tout ce qui peut favoriser le soutien aux fidèles pendant la pandémie, c’est-à-dire les coups de téléphone, les visites par visioconférence ou en live à distance réglementaire, les newsletters avec des contenus ciblés, tous ces gestes sont bienvenus. Je pense que la diffusion en ligne doit être un projet plus large qu’une obsession personnelle et quand même assez bien réalisé. Quand la caméra est de travers pendant tout l’office comme j’ai pu le voir parfois, l’effet n’est pas vraiment super…

Votre église reste-t-elle ouverte durant la pandémie? Pratiquez-vous toujours la confession?

Les lieux de culte du pays n’ont jamais fermé, mais sont soumis aux mesures sanitaires générales qui interdisent les rassemblements de plus de cinq personnes, à l’exception des funérailles qui vont maintenant jusqu’à vingt, ou même un peu plus. Nous avons confessé, sur demande, tout du long de la pandémie. Et nous avons aussi fait preuve d’improvisation et d’intuition. Par exemple, dimanche dernier, je vois dans la basilique deux ressortissantes philippines. L’une d’elles me dit qu’elle a perdu son frère, au pays, quatre jours auparavant. Comment accompagner cette détresse? Le lendemain matin, en gardant les distances et pour quatre femmes seulement, j’ai célébré la messe en anglais et nous avons prié pour leurs proches. C’est une goutte d’eau dans l’océan, mais pour ces gens, c’est une goutte qui compte. Je trouve extrêmement valorisant de croiser leur route à ce moment-là.

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Avez-vous constaté une augmentation de la spiritualité pendant la pandémie?

Clairement. Les gens me disent qu’ils réapprennent à prier et qu’ils veillent à la qualité de leurs liens familiaux. J’ai aussi eu beaucoup de retours sur les capsules de prière proposées sur les réseaux qui ont égayé l’humeur des auditeurs. J’ai choisi un corpus de textes qui apportaient un réconfort à la solitude, à la peur pour les êtres chers et renforçaient la notion d’unité.

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A propos, quelle est votre prière préférée?

La prière de Charles de Foucauld, «Mon Père, je m’abandonne à toi», témoignant d’une confiance qui fait du bien en cette période d’incertitude. Mais ma vraie prière est le silence. Un silence attentif, d’une grande densité, un silence habité par tous les échos du monde ou, plus simplement, ceux de la journée.

Que répondez-vous aux personnes qui voient dans le Covid-19 un châtiment divin?

Ce discours sur la punition divine est de fait présent dans la Bible. Mais l’appliquer de façon primaire est difficilement défendable en l’occurrence, car les individus les plus touchés sont des êtres fragiles que Dieu a plutôt tendance à chérir. Plus largement, je n’ai pas attendu le coronavirus pour aborder l’énigme du mal qui interroge beaucoup de chrétiens. Que faire avec la famine, les injustices, les tortures, etc. ou simplement des peines intérieures qui ravagent le corps et l’esprit? Ma réponse est toujours la même: nous sommes dans un monde en chemin, et les épreuves sont des occasions de grandir dans la confiance que Dieu continue de nous aimer. Ce n’est pas parce qu’on boite qu’on n’avance pas. Cette conviction, valable au-delà du seul cadre religieux, nous aide à supporter le mal.