Société

Vingt-quatre heures entre velours et gourmandise

Il fut un temps où n'entrait pas qui voulait dans les palaces. Depuis, la porte à tambour tourne de manière plus démocratique. Les Parisiens – certains d'entre eux – font usage de leurs hôtels de luxe et ne se refusent aucun plaisir accessible.

Pourquoi les palaces? Parce que tout y est plus beau, plus grand et pas toujours plus cher qu'ailleurs. Derrière leurs murs immenses, sous leurs plafonds peints, à la lumière du cristal, on a le sentiment que rien de grave ne peut arriver. Toutes les humeurs et les rumeurs de la ville sont estompées par les tentures, elles rebondissent sur le velours des fauteuils dans lesquels d'illustres fesses se sont posées et elles glissent sur les draps blancs.

Selon l'ouvrage de Jean-Michel Maire * qui leur est dédié, et d'après les puristes, seuls quatre hôtels méritent l'appellation de palace à Paris: Le Bristol, le Crillon, Le Plaza Athénée et le Ritz. Que faire dans le jour dans ces hôtels de luxe lorsque l'on n'a pas les moyens d'y passer ses nuits?

Prendre le petit déjeuner au Crillon

Cet ancien hôtel particulier a le plus bel emplacement qui se peut rêver: place de la Concorde. Derrière sa façade du XVIIIe siècle, s'ouvre le hall de marbre noir et miel. A droite, le salon de thé, installé dans le jardin d'hiver où les armoiries de Crillon, compagnon d'armes de Henry IV, sont gravées dans la chair de la pierre. Le petit déjeuner se prend juste à côté, dans le restaurant Les Ambassadeurs: débauche de marbres, de miroirs et de velours bleu; argenterie, verres Baccarat et vaisselle dessinée par Sonia Rykiel. Le buffet est somptueusement dressé. Mais cela n'empêche pas certains palais raffinés de lui préférer les mini-tartelettes d'œufs brouillés au jus de truffe ou l'omelette au salpicon de homard à la carte, en regardant l'Obélisque.

Hôtel de Crillon, 10, pl. de la Concorde (0033/1-44 71 15 00). Petit déjeuner de 7h30 à 10h30 (réserver). 170 FF. Buffet: 230 FF.

Boire le thé au Plaza Athénée

Après avoir passé l'heure du déjeuner à faire du shopping virtuel devant les vitrines de luxe du faubourg Saint-Honoré et de l'avenue Montaigne, ne reste qu'à savourer un moment délicieux: le thé dans la galerie Les Gobelins du Plaza Athénée. Le chariot de douceurs du pâtissier Gilles Marchal est à hauteur d'yeux gourmands: tartelettes aux fruits rouges, visitandines, et par-dessus tout un voluptueux fondant au chocolat au cœur liquide. Du velours comestible. Dix-sept variétés de thés, mais il ne faut compter que sur soi pour en respecter le juste temps d'infusion. Ceux qui n'aiment pas les boissons sages préféreront le chocolat chaud fondu à l'ancienne, à boire au son d'une harpe.

Plaza Athénée, 25, av. Montaigne (0033/1-53 67 66 65). Thé jusqu'à 18h30; 80 FF les 3 pâtisseries et 40 FF le thé en théière.

Dîner au Bristol

En hiver, on dîne dans une salle ovale qui fut autrefois un théâtre privé, avec ses boiseries régence et ses panneaux peints par Gustave-Louis Jaulmes. La table, étoilée au Michelin, mérite d'être découverte: le chef, Michel del Burgo, est un jeune cuisinier audacieux, il y a de l'autorité dans ses plats et il ose les mélanges inattendus. Les écrevisses s'acoquinent à la soupe de potiron et aux gnocchis à la ricotta. Il n'hésite pas à mêler la poitrine de caneton mi-sauvage rôti avec la cuisse braisée au vin sous une escalope de foie gras grillée, le tout adouci de pâtes fraîches aux truffes et relevé d'une sauce civet. Mais le plus déroutant, c'est ce sablé friable au caillé de brebis, recouvert de jeunes fenouils et tomates confites, accompagné d'un sirop aux olives «pitchouline» et d'un sorbet à l'huile de Sicile, qui, contre toute attente, est un dessert exquis. La tomate y retrouve sa juste place de fruit et son nom d'autrefois: la pomme d'amour.

Hôtel Bristol, 112, r. du Fg-Saint-Honoré (0033/1-53 43 43 00); 360 FF le menu de saison, sans les vins. De 19h à 22h30.

Prendre un dernier verre au Ritz

Disons-le d'emblée, au Ritz, on ne vous attend pas: cela fait deux mois que l'hôtel est plein. Il ne faut donc pas compter sur un accueil trop chaleureux. Pour se rendre au bar Hemingway, dont l'écrivain qui éclusait les martinis dry était un pilier, il faut longer une sorte de grande galerie des glaces chichiteuse. Le bar exhale l'odeur doucereuse des cigares. Assis sur des sièges de cuir capitonnés, on y sirote des cocktails, sachant que le lieu était fort prisé de Marcel Proust, Wilde et tant d'autres dont les portraits ornent les parois. Nathalie, une Parisienne de 39 ans, prenait l'apéritif au Ritz, ce soir-là. «Dans n'importe quel bistrot des Champs-Elysées, vous payez la coupe de mauvais champagne 60 francs français. Au Ritz, elle coûte 80 francs avec le rêve en plus…».

Le Ritz, 15, pl. Vendôme (0033/1-43 16 30 30); 80 FF l'apéritif. Ouv. du ma au sa de 18h30 à 1h.

Et pour finir vos nuits

… Si votre portefeuille vous en dit, choisir l'un des quatre palaces à pile ou face. Pour la soussignée, qui a été invitée à y passer une nuit, ce fut le Crillon. Comment dort-on dans un palace? On y dort peu. Il y a tant d'autres choses à faire: prendre un bain dans la salle de bain immense de marbre rose, s'emmitoufler dans le grand peignoir brodé, manger tous les chocolats déposés dans le petit salon, écrire une lettre à celui qui n'est pas là et se glisser enfin dans des draps blancs, plus doux qu'ailleurs. Et se dire que c'était une fois, juste une fois…

I.Ce., Paris

* La vie dans les palaces parisiens, Ed. La Sirène, novembre 1995.

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