Le témoignage d’Aniss Hmaïd paru le 16 août dans le New York Times a fait vaciller la ville de Paris. L’homme accuse Christophe Girard, chargé de la Culture dans la capitale française depuis vingt ans, de l’avoir contraint à des rapports sexuels dès ses 15 ans, en échange d’emplois. Une enquête pour «viol par personne ayant autorité» a été ouverte. Christophe Girard nie les faits. Plus tôt, il avait déjà été soupçonné d’avoir financièrement aidé l’écrivain Gabriel Matzneff, visé par une enquête pour «viols sur mineur» de moins de 15 ans. Si la justice doit encore suivre son cours, la situation d’Aniss Hmaïd, 46 ans aujourd’hui, qui raconte aussi ses séquelles, rappelle comme la parole des hommes est rare au sujet des violences sexuelles subies. C’est même pour cela qu’Anya Tsai, fondatrice de l’association Les Résilientes, a créé des groupes de parole pour hommes, après ceux dédiés aux femmes.

Lire aussi: «Je ne suis pas raciste, j’ai un amant noir»

Elle-même a été violée à 15 ans, avant de décider d’accompagner d’ex-victimes dans leur reconstruction. «Je raconte mon parcours sur mon blog, et j’écrivais pour les femmes, mais des hommes m’ont contactée pour dire comme mes propos résonnaient pour eux. J’ai compris que nous avions les mêmes douleurs en tant que victimes. Et pourtant, quand un homme raconte un viol, il peut faire face à l’incrédulité, en raison des stéréotypes de genre. Un homme est censé être fort. Mais la société semble enfin prête à les écouter.»

Début août, le web média Konbini diffusait d’ailleurs un reportage réalisé au sein d’un groupe. On y voit Steeven évoquer, voix émue, son trauma «à l’adolescence», et ses flashs récurrents depuis, qui créent «des blocages pendant les relations sexuelles», ou Aristide parler d’un viol à l’étranger, par un inconnu, à la sortie d’un bar: «J’ai eu peur qu’il me tue, mon cerveau s’est paralysé, je me suis laissé faire et après je me suis évanoui.»

Lire aussi: Les hommes en quête d’une sexualité
 affranchie des diktats

Un homme sur 25

Selon l’enquête «Violences et rapports de genre» (Virage) de l’Institut national d’études démographiques français (Ined) réalisée en 2015, la plus complète à ce jour, une femme de 20 à 69 ans sur sept (14,5%) est victime de violences sexuelles au cours de sa vie, et un homme sur 25 (3,9%). Tandis que les circonstances des agressions varient d’un sexe à l’autre: «On observe une forte concentration des viols, tentatives de viol et attouchements du sexe pendant l’enfance et l’adolescence pour les hommes. Les violences dans les espaces spécifiques à l’âge adulte pour les femmes (couple et travail) sont d’ailleurs très peu fréquemment déclarées par les hommes», précise le rapport. Si cela arrive moins, ces violences existent. Depuis sept ans, la photojournaliste primée américaine Mary F. Calvert documente ainsi les violences sexuelles au sein de l’armée, sur les femmes, mais aussi les hommes, dans un milieu où une culture «hyper-masculine» rend la prise de parole difficile. Or, selon un rapport de la sénatrice Martha McSally, pilote de chasse retraitée et elle-même victime de viols par des officiers, 13 000 femmes et 7500 hommes ont subi une agression avec pénétration rien qu’en 2018. Mais ces derniers ont encore plus de mal à en parler.

Pas assez masculins

En raison d’une lente reconnaissance des violences masculines, commente Sébastien Chauvin, professeur associé à l’Unil et auteur de Sociologie de l’homosexualité (La Découverte): «A l’armée, par exemple, on a pu stigmatiser les hommes en considérant que s’ils avaient été violés, c’est parce qu’ils n’avaient pas été assez masculins. Cela tient aussi à un vieux mythe autour de l’homosexualité: on a longtemps dit que si une personne était homosexuelle, elle l’était devenue à la suite d’une violence sexuelle. Et l’homosexualité étant également historiquement taboue, cela ne permettait pas de prendre en compte le consentement: la question de qui impose quoi à qui demeurait secondaire par rapport au caractère illicite de la relation. A l’inverse, nombre de sociétés ont instauré, pendant longtemps, tout un ensemble de rituels homos érotiques souvent brutaux censés forger la masculinité. La reconnaissance de ces rituels comme violences sexuelles est plutôt récente. Leur visibilisation, comme celle des personnes qui en sont victimes, est aussi un produit de la déstigmatisation de l’homosexualité. Car une partie de la libération de la parole masculine vient paradoxalement de la libération sexuelle, qui permet de mieux dénoncer les abus.»

Lire aussi: Olivia Gazalé: «On ne naît pas homme, on le devient»

Pour Florent Jouinot, coordinateur romand de l’Aide suisse, la notion de consentement est d’ailleurs restée taboue au sein même de la culture homosexuelle: «Dans la manière dont sont construits la plupart des enjeux de promotion du consentement, c’est un homme qui demande l’autorisation à une femme, et l’image sociale de l’homme reste celle du partenaire qui a tout le temps envie, en particulier dans un contexte gay, où le consentement est largement présumé par la représentation sociale sexualisante.»

Prise de conscience

Un stéréotype qui a, encore, étouffé la parole. «Une partie des abus arrivent sous l’emprise de produits consommés volontairement, ce qui augmente le poids de la culpabilité des victimes, poursuit-il. Et comme les auteurs d’agressions sont en majorité des personnes de l’entourage, c’est d’autant plus dur de porter plainte. Dénoncer quelqu’un de sa communauté peut même engendrer la peur d’en être exclu. C’est arrivé. Mais en consultation de santé sexuelle, on aborde enfin la question des violences, notamment grâce à un questionnaire anonyme. On est en train de prendre conscience de l’ampleur de ces violences dans la communauté homosexuelle. Le confinement a d’ailleurs amené beaucoup de personnes à réfléchir sur leur vie, et une nouvelle vague d’hommes gays commencent à évoquer le sujet.»

Le fait a beau rester à la marge, et souvent servir d’argument aux masculinistes pour minimiser l’ampleur des violences faites aux femmes, il arrive que l’agresseur soit une femme. Surtout dans les violences sexuelles sur mineur. Martin se souvient ainsi de sa prof de gym, qui l’avait entrepris dans un vestiaire. Il avait 14 ans, elle 32. Il avait réussi à fuir. Quand il en avait parlé à ses camarades, on lui avait répondu qu’il avait «raté l’occasion d’être dépucelé». Martin lui, avait seulement éprouvé «la peur et la honte». Celle d’avoir suscité l’intérêt d’une adulte, mais aussi celle d’avoir dérogé aux injonctions de la masculinité. Au point de ne pas en parler à ses parents.

Exclus de la définition légale du viol

«Il a fallu la redéfinition du viol grâce aux campagnes féministes dans les années 1970 pour que le consentement soit définitivement placé au cœur du débat sur les violences sexuelles», rappelle Sébastien Chauvin.

En Suisse néanmoins, la définition légale du viol ne concerne toujours que la pénétration péno-vaginale. Le viol des hommes n’existe pas, même si d’autres outils juridiques permettent la condamnation. «Historiquement, le viol était traité comme une affaire de propriété familiale: il fallait dédommager la famille du risque d’un moins bon mariage. C’était aussi lié à la reproduction, et toute cette économie patriarcale ne concernait pas les hommes, précise le sociologue. Cela a longtemps empêché de penser un viol d’homme. Mais nos sociétés s’acheminent vers des législations dans lesquelles la distinction s’estompe entre violences avec ou sans pénétration, ou entre les cas où la victime est un homme ou une femme, car les questions sont désormais celles de l’intégrité sexuelle et du consentement. Comme le dit l’historien Georges Vigarello dans son Histoire du viol, cette redéfinition contribue à redéfinir le crime dans les sociétés démocratiques, qui n’est plus un crime contre la propriété, mais un crime contre la liberté.» Avec celle, nouvelle, d’hommes prenant la parole sur leur statut de victime.