Pendant un an, de février 2019 à 2020, elles ont tous les jours lu 11 titres de la presse genevoise, vaudoise et valaisanne; elles ont regardé la télévision, arpenté le web, traquant les informations traitant de violences contre les femmes: c’est un travail de fond qu’ont fourni les membres de DécadréE, cet institut féministe genevois qui veut instaurer l’égalité dans les médias en les accompagnant. Mille cent vingt articles ou contenus journalistiques ont été repérés et analysés: quel vocabulaire, quelle présentation des faits, des victimes, des auteurs des violences? L’article est-il signé, original, est-ce une reprise d’agence, une traduction, quelle longueur fait-il? Un travail colossal qui s’est soldé par un rapport rempli de chiffres, «Traitement médiatique des violences sexistes», à la disposition des internautes sur le site de l’association.

La conclusion de cette veille intransigeante est sans appel: les médias romands traitent encore trop les violences comme des faits divers (40%) ou des histoires people de célébrités (30%), et non comme des problèmes de société ou de santé publique à part entière, qui concernent tout notre tissu social. Avec une note moyenne rapportée à 3,5 sur 6, la presse romande ne passerait pas dans la classe supérieure.

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Un article par semaine véhicule encore des informations qui participent à la justification des violences: par exemple, l’auteur était sous l’emprise de drogues, ou c’est un amoureux éconduit, autant d’éléments qui font perdurer le mythe de «l’agresseur parfait». Un article tous les trois jours est titré de manière sensationnaliste. La même proportion parle de violences sans jamais citer explicitement ce mot. Et un sur cinq minimise les violences, ou les lie au champ lexical de l’amour. «Nous avons eu beaucoup de mauvaises surprises mais aussi une bonne: il y a peu de victime shaming, explique Valérie Vuille, à la tête de DécadréE – ce phénomène qui consiste à sous-entendre qu’avec sa jupe courte ou son maquillage appuyé, la plaignante avait cherché les problèmes.

Faire avancer tous les médias

Le rapport dresse un tableau de bord comportant une douzaine de critères pour chaque titre, qui sait ainsi où porter ses efforts. DécadréE établit ainsi un palmarès des médias les plus méritants, dont fait partie Le Temps, ou Le Courrier, deux titres qui ont travaillé en interne sur ces problématiques ces dernières années. Les médias plus à la traîne sont ménagés, encouragés; pas question d’avoir des propos punitifs ou définitifs: moins que de blâmer, il s’agit de sensibiliser, conscientiser. Une société avance toujours au pas du plus faible.

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«J’ai pris position devant la rédaction ce matin. Nous sommes beaux derniers.» Le rédacteur en chef de 20 minutes, Philippe Favre, parle sans fard: le journal le plus lu de Suisse romande figure en effet tout en bas de ce palmarès. «Je suis réservé sur le classement, comment comparer nos plus de 200 articles en un an aux six contenus de La Télé par exemple? En revanche nous allons nous inspirer des recommandations. Nous avons déjà le projet de communiquer en fin d’article un petit encadré avec un numéro de téléphone d’aide, comme ce que nous avons mis en place pour les sujets traitant de suicides. Cela pourrait être assez rapidement mis en place. Il n’est pas non plus exclu de contextualiser ces informations avec des statistiques, par exemple sur les violences sexistes en Suisse. Notre mission n’est pas d’éduquer, mais d’informer. Si nous pouvons la remplir de manière plus utile et trouver un équilibre entre notre responsabilité morale et nos impératifs d’audience, nous le ferons.»

DécadréE note qu’aujourd’hui seul un article sur quatre mentionne des ressources ou des experts dans l’ensemble de la presse romande, alors que c’est une piste privilégiée pour apporter du contexte, voire de l’aide.

Léger progrès depuis la grève des femmes et la vague #Metoo

L’institut se réjouit de constater un certain progrès, léger, depuis 2019, quand il a abordé pour la première fois la question du traitement des violences sexistes dans les médias. «On voit que l’année 2019 a été une année clé, avec la grève du 14 juin notamment», se réjouit Valérie Vuille. #MeToo aussi est passé par là.

Il n’y aura pas de rapport en 2021: après le bilan, l’heure est à la construction. Il n’a ainsi pas échappé aux autrices du rapport que près de 60% des articles étudiés proviennent directement d’agences de presse, de communiqués de police ou d’institutions judiciaires. «C’est de ce côté-là, en amont, que nous voulons travailler ces trois prochaines années, explique Valérie Vuille, à la base de l’information.» Contact a déjà été pris avec l’ATS, la principale agence de presse suisse. Des formations sont aussi engagées pour agir dans plusieurs rédactions. Déconstruction des stéréotypes, attention prêtée à la langue… Valérie Vuille se réjouit de constater une sensibilité beaucoup plus grande dans les médias aujourd’hui: «Les journalistes se posent des questions, on sent que quelque chose est en train de se jouer.» DécadréE intervient aussi dans les deux principaux centres de formation au journalisme de Suisse romande, le CFJM de Lausanne et l’AJM de Neuchâtel.

Les représentations dans la presse jouent sur les comportements, mais la culture médiatique est propre à chaque pays – ainsi la «glamorisation» des violences est solidement ancrée dans la presse à scandale britannique, ce que pointait une étude de la fondation Eaves en 2012 déjà. L’Espagne, très concernée par les violences sexistes, travaille beaucoup à sensibiliser ses médias sur le sujet, comme le collectif Prenons la une en France. La Suisse est en phase avec le reste de l’Europe sur ces questions. Il n’est pas sûr que ce soit très réjouissant.