A mesure que se déploie la crise sanitaire liée au Covid-19, cette dernière nous rappelle la fragilité de notre condition d’humain et l’importance de la «bonne» conduite, c’est-à-dire de l’éthique, au sens moral du terme. Entretien avec la philosophe Corine Pelluchon, spécialiste d’éthique environnementale, animale, médicale, et autrice d’Ethique de la considération (Seuil).

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Cette épidémie était déjà un drame à Wuhan, mais beaucoup n’en mesurent la gravité que depuis qu’elle est à leur porte. Pourquoi?

Il s’est effectivement passé quelque chose de terrible en Chine, mais, pour beaucoup, «c’était loin». Les gens sont dans leur routine, ils entendent déjà beaucoup de mauvaises nouvelles, ce qui étouffe la capacité d’agir et la sensibilité: ils se sentent si impuissants qu’ils refoulent leurs émotions négatives en s’enfermant dans le présent. Mais chacun sent désormais que son voisin, ou même soi peut être affecté, et il y a une prise de conscience d’une vulnérabilité commune. Quoi qu’il advienne, cette épidémie nous oblige à ouvrir les yeux sur la réalité des dangers imminents qui affectent notre santé et l’environnement depuis un certain temps.

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L’économie aussi est affectée par ce virus…

On pense généralement que l’économie se passe dans les cabinets de gens puissants qui manipulent des chiffres et des algorithmes. Or l’imprévisibilité de ce virus, qui cloue les avions au sol et met en danger la production de médicaments, nous fait prendre conscience que l’économie, dont la racine étymologique est oikos, qui veut dire «foyer», passe après la santé. Car ce ne sont pas seulement des choses très froides et très maîtrisées qui font tourner le monde, mais aussi la qualité de l’air que nous respirons et des aliments que nous mangeons. Ce virus nous rappelle que la santé est la condition première de la liberté.

Dans quelle mesure cette crise change-t-elle notre rapport à l’altérité?

On peut contaminer quelqu’un par une poignée de main ou en touchant une surface: c’est vraiment l’idée d’un mal invisible, qui se transmet de corps à corps et nous confronte à cette altérité. Nous découvrons que nous sommes capables de faire du mal à autrui et que nous sommes infiniment responsables de nos actes. Or, nous devrions toujours nous sentir responsables d’autrui, même de ceux qui ne sont pas encore nés, comme la crise du dérèglement climatique nous y invite.

En ce sens, on peut rappeler que la responsabilité des élevages intensifs est attestée dans l’émergence de la grippe aviaire. Donc même la manière dont nous traitons les animaux, ou l’environnement, ou «l’autre», fait partie de l’éthique. Cette crise nous rappelle notre appartenance à un monde plus vaste que nous, lié aux générations futures, au patrimoine naturel et culturel, et à tout ce dont on a hérité et qui est précieux.

Quel regard portez-vous sur l’indolence de certaines personnes, qui continuent à se retrouver en groupe, à faire la bise, à estimer «qu'on en fait trop»?

C’est une stratégie de défense psychologique classique dans un climat anxiogène. Quand trop de choses ne vont pas, on minimise le mal: c’est loin, c’est pas grave, ça ne m’arrivera jamais… Aujourd’hui, pourtant, nous devons avoir le courage de regarder les menaces qui peuvent nous atteindre là où l’on ne les attend pas. On oublie que tous les vivants sont reliés.

En attendant, comment vivre au temps du Covid-19?

Il faut assumer et non fuir. Ne pas avoir des comportements de panique, de toute-puissance ou de déni. Et rester pragmatique, en prenant les mesures nécessaires pour ne pas contaminer les autres, en revenant à la civilité, au civisme: rester chez soi dans la mesure du possible et si sorties il y a, minimiser les contacts avec les autres.

Cette crise aura une fin, et on peut même utiliser ce qui nous arrive et qui nous montre comme l’humanité est fragile pour se demander comment vivre de manière plus soutenable quand tout sera terminé. Peut-être que des gens vont renoncer à leur voyage au bout de la terre après avoir constaté la baisse massive de CO2 provoquée par les avions cloués au sol. Ou se demander comment s’épanouir entouré de 8 milliards d’individus sans mettre en danger l’équilibre écologique et sanitaire.


En matière de «distance sociale»…

…voici les recommandations de l’Office fédéral de la santé publique (au 15.03.2020) valables pour tout le monde:

«Gardez vos distances avec les autres personnes. La plupart du temps, les infections au nouveau coronavirus se produisent lors d’un contact étroit/prolongé avec une personne malade. En gardant au moins 2 mètres de distance, vous vous protégez vous-même et les personnes particulièrement à risque. Lorsque vous faites la queue, gardez vos distances avec les personnes devant et derrière vous (p. ex. à la caisse, à la poste ou à la cafétéria). Lavez-vous régulièrement les mains, évitez de vous toucher le nez, la bouche et les yeux. Couvrez-vous le nez et la bouche quand vous toussez ou éternuez, de préférence avec un mouchoir en papier.»