Récit du samedi

Tu vis, tumeur et ressuscites…

Atteinte d’un cancer du sein en 2014, Annabel Brourhant a fondé l’association Hope qui allie équithérapie et art-thérapie pour aider les femmes à se reconstruire. Rencontre au plus près des chevaux puis chez le chef étoilé Marc Veyrat.

Elle est ce qu’on appelle une enfant des champs. Toute petite, à Saint-Cergues (Haute-Savoie), en bordure de la Suisse, elle courait les prés, avec les chevaux. Pas les siens, ceux d’un voisin. La gamine amadoue l’éleveur, qui ne lui refuse rien, notamment le fait qu’elle travaille à la longe un poney. A 11 ans, l’intrépide ouvre un mini-centre équestre. Moyennant de menus services comme l’entretien des écuries et le pansage des bêtes, elle est autorisée à s’occuper de cinq poneys. Et se bâtit vite une clientèle: contre 5 francs de l’époque, les copines peuvent monter à dos d’animal.

Trente-huit ans plus tard, à une lieue du théâtre de son enfance, on retrouve Annabel Brourhant dans les écuries du château de Neydens, bâtisse qui, en 2014, menaçait de crouler et qu’elle a entrepris de rénover avec le soutien de son mari. Jadis, l’endroit la faisait rêver. En décembre 2017, les travaux sont achevés. Huit hectares de verdure. L’endroit est sublime. Dix boxes avec paddocks, ses chevaux à elle et quelques autres en pension. Le bois en pin qui soutient et couvre la moitié du manège est en harmonie avec le paysage alentour.

Ce jour-là, dans la carrière, six femmes tournent autour de deux chevaux. Etrange ballet silencieux. Les mots sont rares. Les gestes sont lents, mesurés, précieux. Elles viennent d’Isère, de Lyon, de Paris, de Suisse, de Haute-Savoie. Ont en commun d’avoir «eu le cancer». Certaines sont en phase de rémission, pour d’autres le pronostic demeure réservé.

Annabel Brourhant a créé en 2017 l’association Hope qui accompagne ces femmes et les aide, dit-elle, «à refaire surface» grâce à l’équithérapie. Une centaine ont déjà bénéficié de ces journées de stage. Annabel raconte: «Pour ces femmes, il y a un avant et un après. On a moins de suivi médical après le traitement, les proches oublient parfois ce que l’on a subi. Un sentiment de solitude et de dépression peut s’emparer d’elles, des questions demeurent encore sans réponse alors que l’envie est grande de parler de ce qui nous est arrivé.»

Elle utilise le «nous» parce qu’elle aussi a été malade, un cancer du sein diagnostiqué en 2014. Elle a alors 44 ans. Une chose qu’elle n’a pas vu venir et qui l’a assommée. Elle menait une vie pour le moins active. A 18 ans, le Conservatoire d’art dramatique à Genève puis une école d’attachée de presse à Lyon. Elle devient l’assistante de l’animateur Frédéric Lopez en poste alors à Télé Lyon Métropole, présente ensuite sur LCI un journal du cinéma puis sur la RTBF les Niouzz, premier JT européen dédié aux 8-12 ans. Un mariage et quatre enfants plus tard, elle se réinstalle à Saint-Cergues avec toute la famille. Un contrôle de routine effectué aux HUG laisse apparaître des micro-calcifications dans un sein. Au centre Léon-Bérard à Lyon, le mot est lâché: cancer. «On se voit alors morte et enterrée», confie-t-elle. Une mastectomie (ablation du sein) s’impose. Le chirurgien-oncologue Nicolas Chopin, «un médecin humain», l’opère. Elle lui dit: «Enlevez-le s’il le faut mais je veux remonter à cheval dans un mois.» Le sein fut ôté, une prothèse posée. Ce qui fait dire à cette femme qui ne mâche pas ses mots: «Je n’ai pas été blessée dans ma féminité. Je dirais même que je me passerais bien de cette prothèse qui me fait ch…, elle me gêne et elle me gratte surtout quand je suis à cheval.»

«Le cheval remet en mouvement, on marche et on trotte à ses côtés, il laisse s’exprimer le corps. Avant tout, il répare à sa façon les cicatrices, les clôt.» Dorothée Dumoulin, équithérapeute

Elle est en effet remontée très vite et doit en partie à Magie, sa jument préférée, d’avoir dépassé cette épreuve: «Un cheval sent beaucoup de choses chez l’homme, ses peurs, ses joies, ses tensions. Magie a compris que j’étais malade et s’est rapprochée de moi. Avec elle, j’ai oublié mes douleurs et la maladie. Elle m’a mis en quelque sort en état d’hypnose.» Des bénévoles l’ont rejointe dont Nicolas Chopin, le cofondateur de Hope, et Dorothée Dumoulin, équithérapeute, atteinte elle aussi d’une tumeur au sein. Celle-ci explique: «Le cheval remet en mouvement, on marche et on trotte à ses côtés, il laisse s’exprimer le corps. Avant tout, il répare à sa façon les cicatrices, les clôt. Ces femmes ne supportent en général aucun contact au niveau du thorax mutilé, il ne faut pas toucher à cela. La peau du cheval est à cet égard symbolique parce qu’à sa façon elle colmate les béances du corps.»

Dorothée a recours à la pratique du bandeau: la rencontre avec le cheval se fait à l’aveugle, pour mieux se laisser aller, mieux ressentir l’animal, lui accorder une confiance totale. Il y a souvent à ce moment-là des pleurs. «Il y a un lâcher-prise et ce n’est pas facile pour ces femmes qui ont dû combattre la maladie, faire face aux traitements et même parfois au corps médical», relève Annabel Brourhant. Une femme qui vit à Ferney-Voltaire, près de Genève, explique qu’elle a développé une neuropathie à cause de la chimiothérapie. Elle a perdu les ongles de ses mains et la sensibilité de ses doigts ainsi que celle de la plante de ses pieds. «Lorsque j’ai touché le cheval les yeux bandés, des sensations sont revenues, quelque chose d’agréable qui m’a rappelé que j’étais une femme très manuelle qui cousait, faisait du crochet, peignait.»

Le cheval est maternant, dit-on ici, «allongées sur son dos, nous sommes bercées comme dans le ventre de la mère, quand ça ne va pas, si l’angoisse monte, il faut repenser aux moments passés avec lui». Le docteur Nicolas Chopin parle de médiation animale et de lien social «qui fait partie de la guérison». «La solitude freine la guérison», affirme-t-il. Annabel Brourhant invite aussi ces femmes à dessiner, peindre, chanter, pratiquer le yoga. Tout est gratuit. Qui le peut verse un don à Hope.


Gratuite aussi, cette visite chez le chef étoilé Marc Veyrat, une connaissance du couple Brourhant. Lorsqu’elle lui a fait part de la création de Hope, celui qui cumule les 20 sur 20 au GaultMillau en devient le parrain. Il lâche: «Invite tes bonnes femmes ici!» Le propos est cru mais généreux. Ce qui n’étonne pas ceux qui le fréquentent. L’homme au chapeau noir est bourru «mais son cœur est gros comme ça». Ce jeudi 23 mai fut le deuxième rendez-vous du genre, à Manigod dans le massif des Aravis, à 1600 mètres d’altitude, avec vue sur le Mont-Blanc. Marc Veyrat a ouvert là-haut en 2013 la Maison des Bois, établissement éco-biologique composé d’un restaurant gastronomique et de chambres d’hôtes. Une vingtaine de femmes sont montées. La plus jeune est trentenaire, la plus âgée octogénaire. Une journée hors du temps, «pour humer les senteurs de la vie».

Marc Veyrat les emmène pour une cueillette thérapeutique dans son jardin botanique, leur donne à goûter la myrrhe odorante, l’ache des montagnes, le chiropode, l’oxalis, toutes ces plantes qui parfument ses plats. «Ici, tout est anti-cancérigène, on cultive nos produits, on trait nos vaches et on récupère les œufs de nos poules», clame ce pourfendeur de la malbouffe. Puis il s’en prend à ceux qui «salopent» la terre avec leurs pesticides, qui fabriquent cette célèbre pâte à tartiner aux noisettes «avec de l’huile de palme cancérigène», à ces voyous «qui nous font mourir du cancer». Etape suivante: un cours de cuisine. Au menu, une sauce Béchamel au Beaufort et à la farine de manioc puis de la truite du Léman. Marc Veyrat fait appeler l’un de ses employés: «Raconte-leur ce que tu as vu dans ton école hôtelière!» «Ils utilisent l’eau de javel pour nettoyer la viande», soupire le garçon. Murmure d’indignation chez les dames. Elles passent ensuite à table.

Un repas sain (sept plats) concocté et offert par le chef, un instant convivial. On se confie, on se raconte, on échange. Michelle, native de la Corse (cancer du sein, sa fille de 25 ans aussi), milite pour un cancerthon, «48 heures pour vaincre le cancer et réunir des fonds pour qu’enfin les chercheurs travaillent ensemble dans un même lieu comme un CERN pour les cancéreux». Elle veut en parler à Marc Veyrat, «qui connaît tellement de monde comme Michel Cymes, la personnalité préférée des Français à la télé».

Josy, 65 ans, demande à Jeanne, 68 ans, si son port-à-cath (voie veineuse permanente pour injecter les traitements de chimiothérapie) l’irrite elle aussi. Une autre annonce à Nicolas Chopin qu’elle a arrêté il y a un mois de cela son hormonothérapie (qui prévient les récidives) «parce que j’en avais marre et depuis je me sens tellement mieux». L’oncologue s’abstient de tout commentaire: «Je ne suis pas leur médecin traitant, je ne connais pas leur dossier médical et puis ce n’est pas ici une consultation. Mais l’essentiel est cette réalité: elles forment un groupe. Je le dis et je le répète: la maladie isole.» La plus jeune de ces femmes, 28 ans à peine, bandana sur la tête, a peu parlé. Aux écuries du Château de Neydens, elle ne s’est pas trop approchée des chevaux «qui sont impressionnants». Chez Marc Veyrat, elle a écouté. «J’aime bien être avec les gens», dit-elle simplement. A Saint-Cergues, Annabel Brourhant lui proposera peut-être de venir peindre des branches mortes «pour leur redonner vie». Annabel sourit: «C’est fou ce qu’elles papotent, un pinceau à la main.»

www.hope-association.com

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