Il est surnommé le Charles Ingalls de Manhattan, en référence au gentil papa de La petite maison dans la prairie. Le journal New York Times a parlé en long et sur toute la largeur de sa page de son «année sans papier toilette». Il s'appelle Colin Beavan, il est New-Yorkais pur jus. Un jour, pan!, cela l'a frappé presque comme la foudre, Colin Beavan a éprouvé un déclic de «libéral honteux» qui l'a transformé en «un fou qui essaie de sauver les ours polaires». Sans émigrer en Alaska, non. Mais en restant chez lui au cœur de la Grande Pomme. Sur son blog, No Impact Man (http://noimpactman.typepad.com/), Colin Beavan raconte comment, avec sa petite famille, il a transformé ses toilettes en cuvette sèche, renoncé à tout papier et à tout achat à l'exception de nourriture produite localement, comment il a troqué la voiture pour le vélo et comment il prend l'escalier plutôt que l'ascenseur, etc. Tout cela pour ramener son empreinte carbonique près de zéro.

Plus récemment encore, un autre New-Yorkais, A. J. Jacobs, journaliste de l'Upper East Side, aussi religieux, selon ses propres termes, que le «MacDo est gastronomique», s'est mis en tête d'appliquer, littéralement, les préceptes de la Bible. Une aventure loufoque? Pas tout à fait: pendant un an, A. J. Jacobs a laissé pousser sa barbe, ce qui lui a valu de gros problèmes dans les aéroports. Il a tenté d'arrêter de calomnier, de mentir et de convoiter. Il est resté fidèle à sa femme - la véritable sainte, c'est elle: elle n'est pas partie.

Colin Beavan et A. J. Jacobs ne se contentent pas de vivre leur aventure dans leur coin. Ils racontent au public leurs expérimentations avec force détails et un sens aiguisé du comique. Et ça marche. Un film et un livre retraçant l'aventure de No Impact Man sont attendus pour 2009. Best-seller outre-Atlantique, The Year of Living Biblically d'A. J. Jacobs a été traduit dans de nombreuses langues, français et allemand compris*. La Paramount vient d'en acheter les droits. A. J. Jacobs a-t-il choisi ce chemin ardu pour se rapprocher de Dieu? Perfide mais peut-être lucide, le magazine Newsweek répondait l'année dernière: «Non, il l'a fait pour vendre un livre. Car, si l'on en croit le milieu de l'édition, se priver, c'est étrangement tendance.»

Sans oublier la tentative de Kath Kelly, professeur d'anglais à Bristol, de vivre pendant un an avec un budget quotidien d'une livre (LT du 6.10.08). Un ouvrage parmi toute une série de nombreux autres, parus récemment et surnommés les «year of» books, ou les «year without» books. Mon année sans quoi? Sans produits fabriqués en Chine (A Year Without «Made in China», de Sara Bongiorni). Sans télévision (The Big Turnoff, d'Ellen Currey-Wilson). Sans shopping (Not Buying It, de Judith Levine, 2007). Pour sa part, l'écrivaine canadienne Barbara Kingsolver, aux œuvres fortement marquées par son engagement écologique, a raconté son retour à la ferme pour nourrir sa famille dans Animal, Vegetable, Miracle: A Year of Food Life.

L'intérêt pour les témoignages à la première personne n'est plus à démontrer. Précurseur de cette autobiographie condensée, le Britannique Peter Mayle. Dans les années 1990, cet ex-publicitaire de Madison Avenue connaît une énorme célébrité avec A Year in Provence («Une année en Provence»), le récit de son déménagement chez ces drôles de zèbres que sont les habitants de la France profonde. Depuis, de son Lubéron adoptif, l'écrivain n'en finit plus d'exploiter ce filon en or (Encore Provence, Provence toujours, etc.) Ces ouvrages fleurent bon le retour à la simplicité. Mais sous couvert d'humour et d'anecdotes concrètes, ils ne disent qu'une chose, qu'une seule, et qui semble aussi désirable qu'un nirvana occidental: qu'il est possible de changer de vie.

D'ailleurs, A. J. Jacobs l'assure: Son année passée à côtoyer des groupes religieux comme les Amish ou les ultraorthodoxes juifs, ses mois à faire preuve de compassion représentent un «tournant dans sa vie et sa perspective du monde». A force de faire attention au moindre centime, Kath Kelly s'est recentrée sur l'essentiel. «En restreignant leurs choix, en limitant leurs expériences sur une année et en définissant clairement leurs buts, ces narrateurs organisent le chaos qu'est la vie», analyse Newsweek. «Peut-être qu'en lisant les tentatives des auteurs de vivre une vie réduite à l'essentiel, les lecteurs se voient rappelés à la nécessité de donner un sens à la leur, que ce soit en refusant d'acheter des fruits tropicaux en février ou en se laissant pousser la barbe jusqu'aux genoux.»

Au pays de la réinvention permanente et de la surconsommation, sans parler de la capacité très américaine à se mettre en scène avec la certitude que le message va évidemment passionner les foules, ces apôtres du nouveau millénaire font fureur. «C'est paradoxal, on a envie de la modération, mais pas dans l'anonymat. Le besoin de reconnaissance et de faire tache d'huile reste un moteur très fort», souligne la sociologue française Anne Chaté, auteure d'un ouvrage sur la modération**. «Et puis, ajoute-t-elle au bout du fil, les Etats-Unis, de par leurs excès, sont un terrain plus propice à la modération. Mais je pense que ces témoignages peuvent aussi parler aux Européens.»

La sociologue précise néanmoins: «La modération ne peut être qu'un courant qui ne va pas toucher toute la population. Et puis, un modéré dans un domaine peut très bien ne pas l'être dans un autre. Sinon, on tombe dans le dogmatisme.»

* «L'année où j'ai vécu selon la Bible», de A. J. Jacobs, Editions Chambon, septembre 2008.

** «Le comportement de modération, rêver petit ou l'arrangement des rêves», Anne Chaté, Editions de L'Harmattan, 2008.