Vie privée

Pour vivre heureux, vivons sans coucher

Notre société martèle qu’on ne peut être épanoui sans sexualité active et normée et se livre même avec entrain au quantified sex. Se désintéresser du sexe, le dernier tabou? Pas sûr…

Grâce à l’application «I just made love» (Je viens de faire l’amour), il est devenu possible de faire savoir au monde entier – c’est-à-dire les réseaux sociaux, ce qui revient à peu près au même – où s’est opéré votre dernier coït, dans quelle position, avec qui, et retracer tous les lieux des prouesses passées, façon carte d’état-major. L’appli «SexTrack», plus hygiéniste, scrute votre forme sur le sommier: fréquence des rapports, durée, vigueur. Bien sûr, une fonction coaching propose d’améliorer ces résultats. «Sexulator» s’est résolu au pragmatisme: «Vous vous disputez souvent avec votre conjoint? Tenez le journal comptable de votre vie sexuelle, pour en finir avec les récriminations», annonce la page d’accueil…

Monomanie

A l’aube du «quantified self» – la mesure de soi –, nouvelle monomanie via une avalanche de gadgets connectés, le sexe, fixette majeure depuis l’origine de la création, ne pouvait que suivre. Le quantified sex mesure donc tout, nombre de décibels pendant l’orgasme, taux de satisfaction du partenaire… et plonge dans la dépression les inhibés du désir, ces abouliques incapables d’obéir à l’injonction priapique planétaire, ceux que les sexologues, nouveaux redresseurs de torts, nomment hypoactifs. Car, rappelle Pascal Bruckner dans une tribune du magazine Philosophie, «le sexe est devenu dans nos sociétés, au même titre que la profession, le salaire, l’apparence physique, un signe extérieur de réussite que les individus ajoutent à leur panoplie sociale. On a même forgé dans les années 1960, sur le modèle économique, l’expression de «misère sexuelle» qui implique un barème de prospérité libidinale: il y aurait les riches et les pauvres, les viveurs et les survivants.»

Origène

Comment survivre alors, quand on ressent si peu d’intérêt pour la chose? Faire comme Origène, philosophe théologien qui se serait castré lui-même pour régler une fois pour toutes la question? Se goinfrer de Viagra, désormais disponible pour les deux sexes, afin de s’inventer un appétit? Subir en serrant les dents l’inévitable stigmatisation? Ou s’affirmer comme Joe Parrish, 24 ans et candidat démocrate en Caroline du Nord, qui est devenu «le premier candidat politique asexuel» dans les médias américains: «Ce n’est pas quelque chose qui mérite le secret. Je ne me suis jamais intéressé à quelqu’un, et je n’ai jamais intéressé personne, vient-il d’annoncer vaillamment. Je me suis longtemps posé des questions, avant de découvrir que je suis asexuel.»

Asexuels et épanouis

Car les engourdis de la fornication ont enfin leur refuge, une communauté qui entend lutter pour sa visibilité, avec ses sites d’information et d’échange, sa page Wikipédia, sa Journée mondiale annuelle (le 26 avril), et une écoute bienveillante dans les associations de lutte contre les discriminations sexuelles. «Quand on ne se reconnaît pas dans des termes tels que Catherinette, vieux garçon, peine à jouir, frigide… il faut bien se définir vis-à-vis de soi, et surtout d’autrui, explique Florent Jouinot, responsable de l’Association vaudoise de personnes concernées par l’homosexualité (Vogay). Dans notre association, un certain nombre de jeunes entre 20 et 30 ans se déterminent comme asexuels. Ils ont des attirances affectives, sociales… mais pas sexuelles. Et sont épanouis. Mais cette société martèle sans arrêt qu’on ne peut être heureux sans sexualité active et normée. Et les asexuels doivent régulièrement se justifier, comme les femmes qui n’ont pas d’enfants.»

Corps triomphant

«Ma mère m’a dit que ça l’indisposait car c’est compliqué à expliquer à son entourage, relate d’ailleurs Joe Parrish. Elle m’a avoué un jour qu’elle aurait préféré que je sois homosexuel.»

Que n’a-t-il vécu au Moyen Age, où l’accouplement, jugé bestial, était supplanté par les exigences de déclarations poétiques et preuves de bravoure de l’amour courtois… finalement pas si éloignées de cette néo-chasteté areligieuse, selon l’historien du corps Jean Vigarello: «Avant les Lumières, on établissait une séparation du corps et de l’âme. Puis les philosophes tels que Diderot et Rousseau ont rattaché l’existence au corps qui, après avoir été lieu des douleurs et passions, est devenu projet individuel, un champ d’action pour vivre mieux. Le physique est désormais au cœur d’un enjeu sur sa propre identité, et l’asexualité participe au corps triomphant. Ce n’est plus une quête mystique, mais une volonté d’approfondir le sentiment de soi, l’apaisement, une confiance intérieure. C’est un rejet du pulsionnel, une anorexie, comme on se lance dans le triathlon, non pas pour contraindre son corps mais pour le faire triompher.»

Energie libidinale

Les psys le répètent depuis un siècle, si l’énergie libidinale est une tension continue, elle peut s’assouvir dans l’érotisme… ou la sublimation: peindre des aquarelles, collectionner des timbres, s’épuiser sur un tapis de course… Mais «l’individu qui ne ressent aucun désir n’existe pas, rappelle Robert Neuburger, psychiatre et thérapeute de couple à Genève. Par contre, on peut renâcler pour toutes sortes de raisons: traumatiques, phobiques, etc. Et en matière de sexualité, les gens mentent d’une manière constante. Ainsi, celui qui vient en consultation et déclare: Je n’ai plus envie, n’ose parfois pas s’avouer: Je n’ai plus envie de ma femme. Pourtant le désir est très rarement symétrique dans un couple. Et reste plus sophistiqué qu’une histoire de génitalité.»

Catalogue des passions

Si sophistiqué, qu’un nouveau catalogue d’orientations a vu le jour, recensé sur le site Asexuality.org. Les «aromantiques» sont ceux «qui ne ressentent que peu ou pas d’attirance sentimentale», les «lithromantiques» éprouvent des sentiments amoureux, mais sans désir de réciprocité, tandis que les «pansexuels» aiment tout le monde, des hétérosexuels aux homosexuels, ce qui les rapproche un peu des «skoliosexuels», mais pas des «sapioromantiques», qui ne s’enflamment que pour les êtres dotés d’une grande intelligence. Et ainsi de suite…

Platon

Après tout, Platon s’amusait déjà à classer les passions. Mais avec plus de panache. «Se définir autant soi-même par une référence centrale à sa propre sexualité est devenu d’une redoutable banalité dans la société occidentale contemporaine, se désole le philosophe Jean-Cassien Billier. Et la passion de beaucoup de nos contemporains pour les étiquettes me consterne: la construction d’une image publique de soi par subtile combinaison de sous-ensembles (être à la fois vegan, asexuel, féministe, etc.) me semble n’être rien d’autre qu’un passe-temps narcissique.» Il faut dire qu’à l’heure du comptage des calories brûlées pendant l’étreinte, il devient difficile de se sentir singulier, même dans le secret de l’alcove.


A lire

Jean Vigarello, Le Sentiment de soi. Histoire de la perception du corps, Seuil, 2014.

Robert Neuburger, Le Couple: le désirable et le périlleux, Payot, 2014.

Jean-Cassien Billier, Introduction à l’éthique, PUF, 2010.

 

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