«Il est vrai qu’à ce moment-là, dans une France totalement réhabilitée, eeeuuuhhhh…» Pause. Arrêtons là: sur ce eeeuuuhhhh interminable, au milieu du sketch que Gad Elmaleh consacrait aux «émissions littéraires qui peuvent vous endormir un petit peu». Des émissions où, justement, «les invités entre chaque phrase ponctuent de ce fameux eeeuuuhhhh…». On est en 2005, l’humoriste joue son spectacle L’Autre, c’est moi, dont la captation en DVD se vendra à un million et demi d’exemplaires. Le grésillement guttural du eeeuuuhhhh est identifié là, dans l’hilarité générale, comme l’attribut linguistique de l’intellectuel français qui part chercher ses pensées en râpant sa gorge – ou en raclant le fond de son cerveau.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, on remarque que la même sonorité se répand auprès des jeunes femmes. Ce raclement – que les linguistes anglophones appellent vocal fry («friture vocale») et les francophones «laryngalisation» ou «craqué vocal» – n’apparaît pas cette fois pour meubler une hésitation entre deux bouts de phrase, mais à l’intérieur des mots. Des actrices et des chanteuses s’en font une spécialité: Scarlett Johansson, Zooey Deschanel, Britney Spears. On l’entend aussi se répandre dans la vraie vie. Au début des années 2010, le phénomène semble prendre des allures d’épidémie: les filles grésillent, elles se mettent à frire leurs mots, c’est agaçant, dit-on. On a l’impression d’être témoin d’une mutation.

Dans une très large mesure, le son de la voix est une histoire incarnée: un vécu qui devient corps. C’est l’histoire de notre famille, de notre vie, de notre société, des milieux socioculturels particuliers où on évolue – et c’est l’histoire des choix que l’on fait pour coller à la norme ambiante ou pour nous en écarter. Les sociolinguistes parlent d’«adaptation de la parole»: un phénomène spontané par lequel on ajuste sa manière de parler en fonction de nos interlocuteurs (qui font, eux, la même chose avec nous). C’est un processus inconscient, mais on peut aussi y mettre du sien, imitant un modèle qui participe à notre construction identitaire. J’ai 40 ans, mettons, et je veux parler comme Matthew McConaughey dans Interstellar: c’est une «adaptation convergente». J’ai 17 ans et je veux que ma voix ne sonne pas comme celle de mon père: c’est une «adaptation divergente» (cette deuxième forme est «plus ou moins mal perçue par l’interlocuteur qui la subit», note la linguiste Liliane Vosghanian). Plastique, malléable, mon appareil phonatoire s’adapte dans les deux cas.

La voix, en effet, est transformiste: il y a peu de chose qu’on ne puisse remanier. «La différence vocale entre femmes et hommes semble extrême chez les Japonais, très atténuée dans la société néerlandaise, où les images de l’idéal féminin et masculin sont très proches», note la linguiste Mireille Ruppli dans le recueil d’essais Mon corps a-t-il un sexe? Sur le genre, dialogues entre biologies et sciences sociales (La Découverte, 2015). Relativité culturelle: «L’usage de la voix de fausset, chez les hommes, est beaucoup plus fréquent en Afrique septentrionale qu’en Occident», écrit-elle. En Amérique du Nord comme en Europe, au cours des quarante dernières années, les femmes ont modifié leur hauteur vocale vers les graves, en même temps qu’elles élargissaient la palette de leurs rôles sociaux.

«Ceci semble en particulier vrai chez les femmes occupant un poste de responsabilité ou de pouvoir», note Mireille Ruppli. Exemple: Margaret Thatcher, dont la tessiture vocale a été «travaillée, élargie dans les graves» jusqu’à baisser d’une bonne demi-octave – tout comme, «récemment, la voix de Ségolène Royal». Remarquons que les hommes s’efforcent, eux aussi, de gagner en fréquences basses: ils y parviennent, s’ils se trouvent trop haut perchés, «grâce à une rééducation vocale de deux à trois mois». Exemple: Nicolas Sarkozy, qui depuis 1990 aurait «abaissé sensiblement sa tessiture»… Quoi qu’il en soit, «le larynx est, anatomiquement, très peu sexué; et certains spécialistes considèrent même l’appareil phonatoire comme fondamentalement bisexué».

De plus en plus de jeunes femmes profiteraient donc, consciemment ou pas, de la malléabilité de leurs organes vocaux pour adopter le vocal fry. Mais que cherchent-elles à faire? Imiter l’actrice Carly Chaikin, virtuose de la friture vocale (elle était Dalia Royce dans la série TV Suburgatory et on la retrouve en hacker dans la nouvelle série-culte Mr. Robot)? Ressembler à la télé-célébrité californienne Kim Kardashian et à la figure stéréotypée de la Valley Girl, la fille des banlieues chics de Los Angeles? Visent-elles à dissimuler leur intelligence pour paraître inoffensives? Ou, au contraire, à s’affirmer en adoptant un trait vocal associé à la dominance et à l’agressivité?

Sur les connotations du grésillement, les pistes divergent. Historiquement, le vocal fry a été rattaché au rauquement séducteur de l’actrice Mae West, à la culture des gangs chicanos en Californie, ou encore à l’élocution caractéristique des fumeurs de pétards lorsqu’ils essaient de poursuivre une conversation tout en retenant une bouffée de fumée dans leur trachée. La friture vocale faisait partie de la manière de parler habituelle du secrétaire d’Etat Henry Kissinger. Elle est d’usage dans la langue mazatèque de Jalapa, au Mexique. Et il y a des probabilités écrasantes pour que, la prochaine fois que vous prendrez un avion, vous entendiez le commandant de bord débiter quelques informations indéchiffrables avec ce même raclement, qui est bizarrement devenu la norme chez les pilotes de ligne.

Comme le relevait le linguiste états-unien Mark Liberman sur son blog Language Log le 23 juillet dernier, le vocal fry a toujours existé: tout le monde le pratique à un moment ou à un autre, les hommes autant que les femmes, les jeunes autant que les vieux. Pourquoi a-t-on l’impression de l’entendre surtout chez les jeunes femmes? Parce que c’est chez elles qu’on trouve les célébrités à la voix craquée. Et parce qu’on est toujours prêt à leur tomber dessus, stigmatisant comme une lubie féminine une chose que tout le monde fait…

Auteure, en 2010, de la seule étude empirique sérieuse – bien que de très petite échelle – sur la répartition du vocal fry entre les sexes, la sociolinguiste états-unienne Ikuko Patricia Yuasa affirme que le biais de genre est bien réel, du moins en Californie. Il pourrait s’agir d’un phénomène émergent, «un nouveau genre de voix féminine». Quels sont ses effets? «Auparavant, la voix craquée était interprétée comme un style vocal associé à la masculinité et à l’autorité.» Dans les années 1960, une étude pionnière la repère en Grande-Bretagne chez les hommes qui souhaitent signifier un statut social supérieur. Pour les femmes, le vocal fry s’inscrirait ainsi dans la même tendance qui voit leur voix descendre dans les graves au fil des décennies. Les auditeurs, poursuit Ikuko Patricia Yuasa, «perçoivent la voix craquée féminine comme hésitante, non agressive et informelle, mais également comme instruite, dénotant un mode de vie urbain et une mobilité sociale ascendante».

Dans une autre étude qui fait pas mal de bruit, publiée en mai 2014 dans la revue PLOS ONE, une équipe interdisciplinaire (Rindy C. Anderson et al.) aboutit à d’autres conclusions: dans une expérience simulant les conditions d’un entretien d’embauche, «les voix des jeunes femmes présentant le vocal fry sont perçues comme moins compétentes, mois instruites, moins dignes de confiance» – et, en définitive, «moins susceptibles de se faire engager». Ces réactions négatives sont même «plus fortes si la personne qui écoute est également une femme».

L’étude se conclut en conseillant aux femmes de se débarrasser du craqué vocal, mais en avouant au passage un problème méthodologique majeur: l’expérience a utilisé «des stimuli vocaux venant de personnes à qui on a demandé expressément de parler en vocal fry»; il se peut donc que leur phrasé «ait sonné quelque peu innaturel, car les locutrices avaient adopté une affectation vocale qu’elles n’utilisaient pas dans des circonstances normales». Entre-temps l’inquiétude s’est installée. Le 24 juillet, la politologue féministe Naomi Wolf lançait un appel depuis les pages du Guardian: «Jeunes femmes, laissez tomber le vocal fry et réappropriez-vous votre voix.» C’est compliqué…

Alors? Frire ou ne pas frire? La dernière recherche expérimentale en date – le mémoire de maîtrise d’une étudiante de l’Arizona appelée Christine R. Delfino, publié en mai dernier – montre que le vocal fry se répand facilement par contagion: les jeunes femmes l’adoptent en parlant avec une autre jeune femme qui en est atteinte. Et les hommes? Un phénomène récurrent en sociolinguistique veut qu’ils finissent par suivre, après que les femmes ont innové. Bienvenue dans l’ère du rauquement ­généralisé.

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Le phénomène a été rattaché au rauquement de Mae West, à la culture des gangs chicanos, ou encore à l’élocution caractéristique des fumeurs de pétards