Entre les requins de la haute finance et les galaxies, les différences ne sont somme toute pas si grandes. Les premiers autant que les seconds ont la manie des fusions. A notre échelle, les entreprises s'absorbent, les grandes se repaissant généralement des petites. Dans le cosmos, il n'en va pas autrement. Depuis qu'elles sont apparues, les galaxies entrent en collision, créant progressivement ces édifices géants tels que la Voie lactée, qui peuplent l'univers actuel. Cette vision dynamique et «interactive» de la vie des galaxies ne s'est imposée dans la communauté scientifique que dernièrement. Roland Buser, professeur de l'Institut d'astronomie de l'Université de Bâle, passe en revue, dans la revue Science du 7 janvier, les nombreux indices qui ont obligé les astronomes à modifier leurs théories sur l'évolution de l'univers.

«La surprise de la décennie pour les spécialistes des galaxies a été d'apprendre que la Voie lactée, celle qui abrite notre système solaire, est en train de phagocyter une consœur», explique-t-il. La victime, baptisée galaxie sphéroïdale naine Sagittaire, n'est pas grande. Sa masse ne vaut que le millième de celle de la Voie lactée. «Si personne ne l'a remarquée, c'est parce qu'elle se trouve actuellement à l'opposé de nous, camouflée par le bulbe central de notre galaxie», poursuit Roland Buser. Les dernières mesures permettent d'affirmer qu'elle a déjà accompli une dizaine de révolutions autour du bulbe et qu'elle risque de se dissoudre définitivement dans la masse de la Voie lactée.

En 1994, Rodrigo Ibata, de l'European Southern Observatory, Gerard Gilmore, de l'Institute of Astronomy, et Mike Irwin, du Royal Greenwich Observatory, ont découvert la galaxie naine Sagittaire. Ils étudiaient les étoiles du bulbe central, lorsqu'ils en ont trouvé quelques-unes qui possédaient des propriétés radiatives inhabituelles. Les chercheurs ont alors observé que ces astres «marginaux» formaient une structure cohérente qui ne pouvait être qu'une galaxie prise au piège de l'attraction gravifique de la nôtre (voir l'image ci-dessous à droite). «Tous les doutes ne sont pas définitivement levés mais il y a peu de chances que nous ayons affaire à autre chose qu'une galaxie, précise Daniel Pfenniger, chercheur à l'Observatoire de Genève, à Sauverny. Il semblerait qu'elle va ressortir encore une fois de la Voie lactée avant d'y revenir.»

«La découverte de la galaxie naine Sagittaire vient renforcer une théorie qui existe depuis les années 70, reprend Roland Buser. A cette époque, des astronomes émettent l'idée que les galaxies ne se sont pas seulement formées en une fois, à partir d'un nuage de gaz primordial. Leur développement serait aussi dû à l'accrétion de matière extérieure, par l'absorption de galaxies étrangères notamment.» Cette théorie a longtemps rencontré des résistances. Mais depuis le début des années 90, de plus en plus d'éléments militent en sa faveur.

Selon ce nouveau scénario, la vie des galaxies serait donc beaucoup plus mouvementée que prévu. «Peu» après le Big Bang, les premières galaxies devaient être petites et très irrégulières. C'est en fusionnant entre elles et en se dévorant les unes les autres qu'elles ont petit à petit dessiné le paysage cosmologique que l'on connaît aujourd'hui. Des images du télescope spatial Hubble prises ces dernières années (voir image à gauche) semblent corroborer cette hypothèse. On y voit deux, trois et parfois cinq galaxies totalement déformées en train de s'écraser les unes contre les autres. Ces photos infrarouges montrent des objets qui se situent à au moins 3 milliards d'années-lumière. Et comme en astronomie, voir loin c'est voir dans le passé, ces images sont le reflet de ce qui se passait dans les temps reculés, lorsque les fusions galactiques étaient encore monnaie très courante.

La Voie lactée garde-t-elle des traces de son passé turbulent et boulimique? Dans la revue Nature du 4 novembre 1999, deux articles apportent des indices qui permettraient de répondre par l'affirmative. L'équipe d'Amina Helmi, chercheur à l'Observatoire de Leiden aux Pays-Bas, a réussi à montrer qu'environ 10% des étoiles pauvres en métal situées dans la région proche du halo galactique proviennent d'une même source. Probablement d'une galaxie naine, absorbée dans la prime jeunesse de la Voie lactée.

Le professeur Lee, du Centre d'astrophysique spatiale à Séoul, et ses collègues ont remarqué que le noyau de la galaxie naine Sagittaire – en train d'être dissoute – est formé du deuxième amas globulaire le plus brillant de la Voie lactée, M54. Les chercheurs ont alors étudié l'amas globulaire le plus brillant, w du Centaure. Les étoiles qui le forment sont de deux sortes: certaines très vieilles et d'autres, 2 milliards d'années plus jeunes. Pour les chercheurs, cela signifie que w du Centaure serait également le reste d'une galaxie phagocytée il y a longtemps. Les étoiles jeunes seraient nées lors de la fusion. «Les amas globulaires peuplant le halo de notre galaxie pourraient tous être des noyaux déplumés d'anciennes galaxies», ajoute Daniel Pfenniger.

Sans doute, le futur sera aussi fait de rencontres cosmiques plus ou moins colossales. Il y a le rendez-vous avec les deux nuages de Magellan, deux petites galaxies irrégulières très proches de la Voie lactée. Le trio danse un ballet très lent qui ne se terminera probablement pas avant 10 milliards d'années. Mais lorsque les trois galaxies fusionneront, les astronomes supposent que les collisions entre les masses de gaz et la création d'étoiles qui s'ensuivra augmenteront la luminosité de la Voie lactée de 25% durant des centaines de millions d'années. Mais avant cela, avant même la mort de notre Soleil peut-être, c'est avec la galaxie d'Andromède que la Voie lactée devra compter. Les deux galaxies géantes se ruent l'une sur l'autre et on s'attend à ce que le mariage se consomme dans 3 milliards d'années. Que se passera-t-il avec notre système solaire? Sera-t-il brûlé par la naissance de nouvelles étoiles à proximité? Les marées phénoménales vont-elles l'éjecter dans le vide sidéral? L'homme existera-t-il encore pour observer ce phénomène exceptionnel? Rendez-vous au troisième milliardaire...