C'était dimanche dernier à Origlio, au Tessin. Une conductrice à bord d'une Smart rouge a perdu le contrôle de sa voiture. Elle a percuté deux dames âgées qui cheminaient dans le village. L'une d'entre elles, âgée de 70 ans, est morte.

Cet accident n'aurait été, hélas, qu'un drame de plus dans la circulation d'un week-end sans un double détail: la conductrice était âgée de 17 ans et elle conduisait une Smart bridée à 45 km/h. C'est-à-dire l'un des petits modèles de voiture (Smart, Citroën C2 et C3, etc.) qui prolifèrent en ville et hors localité un gros «45» collé sur le coffre arrière. Un changement de la loi sur la circulation routière, en avril 2003, est à l'origine du phénomène. La modification a mis en évidence la catégorie F du permis de conduire, à l'origine destinée aux machines agricoles, puis aux jeunes à partir de 16 ans pour autant que leurs véhicules à deux ou quatre roues ne dépassent pas 45 km/h.

Attribuée automatiquement aux détenteurs du permis auto, la catégorie F peut désormais rester en possession des automobilistes qui se voient retirer leur «bleu» pour la première fois. Cette possibilité a été repérée par des garagistes ou loueurs de voitures. Ils se sont mis à proposer à l'achat, et surtout à la location, des voitures bridées à 45 km/h. Leur première cible a été les personnes sous le coup d'un retrait de permis, qui ne veulent à l'évidence pas racheter une voiture, mais continuer à se déplacer presque normalement. La demande a dépassé leurs espoirs: plusieurs centaines de ces voitures roulent aujourd'hui en Suisse romande, en contrepartie d'une location de 800 francs par mois en moyenne.

Comme l'offre à 45 km/h s'élargit sans cesse, elle intéresse les jeunes de 16 à 18 ans, ou plutôt leurs parents, lesquels préfèrent les voir rouler dans une Smart plutôt que sur un scooter. Il faut toutefois compter 20 000 francs pour acquérir un tel véhicule neuf dont la gestation électronique du moteur a été modifiée. Cette adaptation est réalisée par les garagistes, non par les marques elles-mêmes.

Celles-ci jugent sévèrement la nouvelle tendance: «L'utilisation hors agglomération de véhicules bridés nous apparaît comme dangereuse, relève Michèle Jaussi, porte-parole de Citroën Suisse. Les conducteurs, malgré le signe distinctif à l'arrière, ne s'attendent pas qu'une voiture comme la C3 ou la C2 ne puisse pas rouler à plus de 45 km/h, contrairement à un véhicule agricole.» Oliver Peter, de Smart Suisse, prévient que les ingénieurs de la marque déconseillent la modification de l'électronique, et que la garantie d'origine ne sera plus valable si la voiture est transformée.

Brigitte Buhmann, directrice du Bureau suisse de prévention des accidents, et Jean-Marc Thévenaz, chef du département de la sécurité routière au TCS, pointent un autre danger pour les jeunes conducteurs: leur manque d'expérience. «Un jeune peut conduire un tel véhicule après un examen théorique simplifié et un petit test routier, s'indigne Jean-Marc Thévenaz. Il s'engage dans la circulation et transporte même des passagers en étant insuffisamment formé. Il faudrait au minimum obliger ces jeunes conducteurs à suivre huit heures d'auto-école, comme le sont contraints les motards. Nous allons faire entendre notre voix à Berne.»

Conscient du problème, l'Office fédéral des routes est en passe de réagir: «Les examens pratiques doivent effectivement être bien plus sévères dans la catégorie F, admet Thomas Rohrbach, porte-parole de l'Ofrou. Il va falloir modifier l'ordonnance qui règle l'admission des personnes et des véhicules à la circulation routière, ce qui prendra sans doute une année.»

Restent les adultes qui ont perdu leur permis et louent à tire-larigot les voitures bridées. Là aussi, tant du côté des marques, du BPA ou du TCS, on admet que la situation est malsaine. «D'un point de vue éthique, elle nous dérange, remarque Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police vaudoise. La possibilité de reprendre le volant juste après un retrait de permis dénature la sanction administrative. Le message qui est ici porté à la population est que l'alcool au volant ou un excès de vitesse ne sont au final pas si graves que cela, vu que l'on peut continuer à conduire. Ce message est à l'évidence inadmissible.»