Inventions anxiogènes (6/8)

Les voitures n'ont pas fini de faire peur

Les bienfaits de l’automobile ont très vite dépassé les craintes qu’elle suscitait il y a 120 ans. Mais la voiture connectée relance l’autophobie

Chaque vendredi de l’été, «Le Temps» retrace l’histoire de ces techniques qui ont fait peur à leur arrivée, bien avant la 5G.

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«Vers 1896, les propriétaires de voitures automobiles étaient encore rares en Suisse, on les trouvait surtout à Genève où ils excitaient encore une vive curiosité. Mais cette curiosité ne s’acidulait d’aucune antipathie car les courageux chauffeurs ne roulaient point à une allure qui pût effrayer les gens. Et pour dire vrai, on les voyait si souvent en difficulté avec leur machine, tremblant d’une noble sueur et d’un héroïque cambouis, qu’on les plaignait autant qu’on les admirait.» Le Journal de Genève donnait en 1948 de précieuses indications sur les débuts de l’automobile en Suisse, au tournant du siècle. La statistique fédérale recensait 176 voitures en 1900, et 5500 en 1914 (et 950 camions). Quand en 1905 a lieu la première Exposition nationale de l’automobile et du cycle, Genève compte 400 voitures, autant que dans tous les autres cantons réunis.

Des réticences sont certes relatées: ainsi en 1912, l’Automobile Club de Suisse recommandait «d’éviter soigneusement la route de Triboltingen à Ermatingen, le long de l’Untersee à Constance, des contrées qui nous semblent atteintes d’autophobie aiguë […] Les contraventions y pleuvent et on y rencontre troncs d’arbres et autres grosses pierres» destinées à bloquer le passage. Mais «c’est l’arbre qui cache la forêt, selon Mathieu Flonneau, historien des mobilités à l’Université Panthéon-Sorbonne, et auteur des Cultures du volant. Essai sur les mondes de l’automobilisme (Autrement, 2008). Même un peu ralentie dans les zones non centralisées comme l’espace germanique, l’acceptation de la voiture a été rapide et massive. La foi dans le progrès était immense, comme le révèlent la «Fée électricité» ou les expositions universelles. Les usages se sont démocratisés avant la possession, créant ce que j’appelle l’automobilisme, une culture et un écosystème autour de la voiture.»