Les Chambres doivent se prononcer sur la dépénalisation de la consommation de cannabis, alors que des enquêtes effectuées par l'Institut suisse de prévention de l'alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA) indiquent que sa consommation par les 15-39 ans est passée de 16,3% en 1992-1993, à 26,9% en 1997-1998. Pendant la même période, la consommation des jeunes de 15 ans, soit les futurs conducteurs, a même triplé.

La loi sur la circulation routière (LCR) interdit de prendre le volant lorsqu'on n'est pas en état de conduire, ce qui s'applique également à l'usage de drogues et de médicaments. Cependant, elle ne détermine pas, à ce stade, un seuil au-delà duquel un automobiliste ayant consommé du cannabis n'est plus capable de prendre le volant.

Pour Patrice Mangin, directeur de l'Institut de médecine légale à Lausanne, les dangers pour le conducteur et pour les autres usagers de la route ne doivent pas être sous-estimés pour autant. De nombreux tests, effectués en Suisse et dans les pays de l'Union européenne depuis les années 70, mettent en évidence une baisse de la capacité à répondre correctement à une situation d'urgence en cas d'imprégnation par le cannabis. Interview.

Le Temps: Estimez-vous que la conduite automobile est dangereuse lorsque le conducteur est sous l'influence du cannabis?

Patrice Mangin: Oui, les choses sont claires en ce qui concerne les risques, en termes comportementaux. Le principe pharmacologiquement actif du cannabis (THC) entraîne une diminution de la performance au volant: les gens se rendent compte du risque, mais face à un événement imprévu, leur capacité de réaction appropriée est réduite. Il y a comme une espèce d'inhibition pour adopter les gestes corrects à la situation. Il existe une littérature très abondante sur le sujet, qui décrit en profondeur les risques qu'encourent les fumeurs de cannabis lors de la conduite. La fragmentation de la mémoire se traduit par un non-respect plus fréquent des signaux routiers, par exemple. Sous les effets du cannabis, le conducteur a conscience du risque encouru, ce qui signifie que les conducteurs sont moins enclins à prendre le volant, ou davantage enclins à réduire leur vitesse. Mais lorsqu'ils prennent le volant, ils ont plus de difficultés à effectuer des tâches complexes.

– Quel type de tests a été effectué pour apporter la preuve du danger?

– Des tests psychomoteurs ont été pratiqués sur des consommateurs de cannabis. Ces tests comportent des études devant écran avec un joystick. Les personnes sont soumises à des situations imprévues, comme par exemple le cas d'un piéton qui s'avance subitement sur la chaussée. Il existe aussi des tests qui consistent à provoquer un détournement de l'attention, afin de vérifier si la personne est complètement distraite ou pas. Ces tests, très simples, autorisent une vérification de la capacité d'attention des gens à faire face à telle ou telle situation d'urgence. Des études ont été faites, où l'on soumettait des personnes sous l'influence de cannabis, en situation réelle, c'est-à-dire au volant d'une voiture, équipée d'une double commande et de moyens de contrôle.

– Qu'a prévu la loi dans ce domaine?

– Un projet de loi sur la sécurité routière envisage de nouvelles solutions de dépistage. Actuellement, le dépistage se fait par les urines, suivi par un contrôle sanguin. Le test sanguin est obligatoire car c'est le seul moyen de connaître la concentration du principe actif (THC) dans le sang. Le test urinaire peut présenter des traces de cannabinoïdes pendant plusieurs jours. Un consommateur chronique de cannabis va excréter dans ses urines des métabolites du cannabis au-delà de dix jours. Par contre, le résultat sera rapidement négatif dans le sang. Dans le cas d'un consommateur occasionnel, on aura des urines positives pendant deux à trois jours. C'est pour cela qu'il est indispensable d'avoir recours à la prise de sang. C'est la seule qui permet de corréler l'incidence du cannabis sur les fonctions du système nerveux central.

– Quelles sont les autres pistes à disposition pour tester les conducteurs?

– Au niveau européen, il y a d'autres projets qui visent à utiliser d'autres matrices, comme la salive. Le projet Rosita (Roadside Testing Assessment) a étudié tous ces problèmes, ainsi que la sueur comme moyen de dépistage. L'avantage, c'est que c'est plus simple de prélever la salive que de prélever des urines, notamment au bord de la route. En Ecosse par exemple, la police accompagnée d'un biologiste effectue au stade expérimental les tests au bord de la route.

Les tests avec de la salive montrent qu'il ne s'y trouve pas des métabolites du THC. Par contre, il se produit une contamination de la cavité buccale lors de la consommation fumée ou par ingestion du cannabis. La durée de cette contamination n'a pas été étudiée de manière très précise. Mais si l'on trouve du THC dans la salive, c'est un bon signe que la personne aura consommé du cannabis dans l'heure, ou les heures, précédentes. On est donc motivé pour faire une prise de sang.

– Le problème de l'intoxication au cannabis est-il identique à celui de la conduite en état d'ébriété?

– Oui, je pense que nous nous trouvons confrontés à un problème similaire que celui de l'alcool. Le fait de fumer avant de conduire, surtout si on utilise des joints riches en principe actif, expose le conducteur à une diminution de sa capacité à conduire. Dans une thèse en préparation dans notre institut, on s'intéresse à voir également si, sur le plan de la cinétique, il y a une différence entre la consommation du cannabis fumé et du cannabis ingéré.

Conduire après avoir fumé est aussi dangereux qu'après avoir bu de l'alcool. Mais pendant combien de temps, c'est une autre intéressante question. L'effet du cannabis peut durer jusqu'à 8 heures après avoir fumé une cigarette. Si l'effet de l'alcool diminue lentement (environ 0,15 g par heure), celui du cannabis est très variable selon la concentration de THC, et les personnes. Un homme qui se trouvera avec 2 g d'alcool dans le sang n'en ressentira plus les effets après dix heures, environ. C'est-à-dire aux environs de 0,5 g.