«Chasser l'ours ou le loup, c'est un sport noble parce que l'animal a 80% de chances de s'en sortir.» Roman Domratchev, 24 ans, sait de quoi il parle. Ce jour-là, près de Starojilsk, un village de la république autonome de Marii-El, il a abattu deux loups, un carnage pour lequel il ne lui aura pas fallu plus d'une matinée, tandis que toute la semaine, avec un groupe de 6 chasseurs tout aussi émérites, il aura traqué une meute en vain. La république de Marii-El – du nom des Marii, un peuple d'origine finno-ougrien installé là depuis plus d'un millénaire – située sur la Volga à 900 kilomètres de Moscou, entre Nijni Novgorod et le Tatarstan, est couverte à 50% de forêts et a vu, comme la plupart des autres régions de Russie, le nombre de loups se multiplier. Sur un territoire de 26 000 km2, ils sont aujourd'hui 500, chiffre approximatif, sans doute en dessous de la réalité.

Les chasseurs, eux, sont plus faciles à comptabiliser: si, du temps de l'Union soviétique, ils étaient 25 000 – sur une population de 700 000 habitants – aujourd'hui il n'en reste plus «que» 8000: «Normal, se désole Evgueni Pogadaiev, mémoire vivante des parties de chasse qui ont compté dans la république. Avant, tuer un loup c'était à la fois prestigieux et bien payé, le double d'aujourd'hui.» Pour chaque loup tué, un chasseur reçoit actuellement 500 roubles (20 dollars). «Le problème, explique Roman Dombratchev, c'est que pour ces deux loups-ci par exemple, nous aurons dépensé 1200 roubles de benzine.» Ce carburant est nécessaire aux indispensables «bourranes», les motoneiges locales plutôt poussives et capricieuses sans lesquelles crapahuter dans la taïga relève de l'utopie. La couche de neige, un bon mètre, brusquement réchauffée puisque la température est passé de – 20 à zéro en une nuit, est devenue tellement molle que même les motos s'y embourbent, avec leurs attelages de fortune. A la motoneige est en effet accrochée une luge de bois sur laquelle prennent place 5 ou 6 chasseurs qui seront ballottés, secoués, griffés par les branches et quasi asphyxiés par les fins et piquants nuages de neige soulevés par la machine. Et à la luge est fixée une corde qui tracte un dernier nemrod à skis.

Cette pétaradante et brinquebalante procession traverse d'abord le village de Starojilsk sous l'œil goguenard des habitants et les grondements rageurs des chiens de ferme, après avoir quitté la somptueuse datcha que la puissante association des chasseurs possède en bordure de forêt, et qui servait autrefois aux responsables locaux du Parti communiste. «Mais ils ne venaient pas là pour chasser, raconte Vladimir Podgarski le président de l'association, seulement pour picoler et baiser.» Ensuite la maison fut fréquentée «par les mafieux du coin».

Après avoir effectué quelques mètres sur la grand-route conduisant à la capitale Yochkar-Ola, parfaitement déserte, le convoi de chasseurs braque brusquement et plonge dans la forêt. La motoneige s'arrêtera toutes les cinq minutes, pour refroidir le moteur et laisser souffler les chasseurs martyrisés sur leur luge. Quand des traces de loups sont repérées, on commence à délimiter un cercle pouvant aller jusqu'à 8 kilomètres de diamètre avec un fil sur lequel sont suspendus, tous les cinquante centimètres, des fanions rouges, une limite que les loups sont supposés ne jamais franchir: «Ils ne voient pas la couleur, mais on utilise toujours des fanions rouges, parce que c'est l'étoffe la meilleur marché et la plus répandue. Si le loup ne va jamais au-delà c'est parce qu'il déteste tout ce qu'il ne connaît pas», explique Evgueni Pogadaiev. Jamais est d'ailleurs un bien grand mot: «Si le loup est dérangé par quoi que ce soit, il paniquera et n'hésitera pas à franchir les fanions. Les chasseurs ne doivent pas faire le moindre bruit, ni fumer, ni rien», ajoute Roman Domratchev.

Autre problème: quand ils arrivent à la moitié du cercle, les chasseurs s'aperçoivent souvent que les loups ont déjà pris la poudre d'escampette. Alors ils recommencent à tracer un nouveau cercle, une fois, deux fois, dix fois. Quand, enfin, ils ont acquis la certitude que les loups sont bien là, ils se répartissent le long du cercle, à l'intérieur duquel l'un d'eux pénètre pour faire fuir l'animal qui sera cueilli impitoyablement quelque part sur la circonférence. Ça, c'est pour la théorie. Nos chasseurs, après avoir fermé le cercle, qui selon les traces, devait contenir six ou sept animaux, sont restés embusqués quatre jours avant de devoir se rendre à l'évidence: les loups, Dieu sait comment, sont passés au travers du filet.

Face-à-face mortel

Le dernier jour, pourtant, un appel parvient à la maison des chasseurs, signalant la présence de deux loups près d'une ferme dans un village voisin. On repart en chasse. Mais là, tout ira plus vite: des traces sont repérées qui conduisent du village au coin de forêt le plus proche.

Les chasseurs attendent à l'entrée du bois pendant que l'un d'eux tourne en rond avec la motoneige pour voir s'il est possible de poser les fanions. Mais le bruit du véhicule épouvante la bête, une femelle de 3 ans, qui fait demi-tour en direction du village. Au sortir de la forêt, Roman Domratchev l'ajuste à vingt mètres. Une balle et c'est tout. C'est alors que les chasseurs aperçoivent, à terrain découvert, un deuxième loup qui tente de fuir: il traîne quelque chose et patauge dans la neige. La présence des hommes l'a rendu furieux, il tente par bonds saccadés de fuir dans la mélasse blanche. Peine perdue, le «bourrane» est déjà sur lui et, là aussi, une balle suffira à Roman Dombratchev pour sceller le destin de la bête. Ce que le loup traînait, c'était le dernier reste du chien de ferme qu'il venait de dévorer: une patte arrière. Les deux loups reposent maintenant sur la véranda de la datcha.

Le président des chasseurs se lance dans la confection d'un repas amplement mérité: des saucisses flambées à la vodka, arrosées de la même vodka coupée d'un balsame local à base de valériane. En attendant, les héros vont s'amuser un peu avec Machka – énorme ours brun de 5 ans recueilli bébé, après que les chasseurs eurent tué sa mère – qui vit désormais en cage devant la maison. On s'en sert pour habituer les jeunes chiens à la présence des plantigrades. On lance des boules de neige sur l'ours, et furieux, les chiens essaient de le mordre à travers les barreaux. Machka réplique à coups de grondements et de coups de pattes qui ne rencontrent que le vide. Et les rires des chasseurs épuisés.