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Avec une progression de 10% par an et un chiffre d’affaires annuel de 150 millions de dollars, le «volontourisme» devient un business lucratif…
© Bartosz Hadyniak/Getty Images

Société

Le «volontouriste», ce mauvais samaritain

Le nouveau marché du bénévolat touristique explose. Le nombre de selfies stigmatisant la misère et les populations locales sur les réseaux sociaux aussi. Une association d’entraide est partie en croisade pour rappeler les principes de la dignité

Devenir un bon samaritain durant ses congés payés en allant alphabétiser des orphelins ou en construisant des toilettes sèches à l’autre bout du monde séduit de plus en plus d’Occidentaux en quête de sens. Avec une progression de 10% par an et un chiffre d’affaires annuel de 150 millions de dollars, le «volontourisme» (contraction de volontaire et tourisme) devient même un business lucratif… Et aussi l’occasion de montrer son meilleur profil sur les réseaux sociaux.

Dignité compromise

Au point que le SAIH, le Fonds d’aide internationale aux étudiants et universitaires norvégiens, vient d’éditer un guide de «l’usage des médias sociaux pour les volontaires et les voyageurs», assorti d’une vidéo YouTube sarcastique intitulée «Comment obtenir plus de likes sur les réseaux sociaux?» On y voit une jeune femme en quête de popularité Instagram débarquer en minishort dans la «vraie Afrique», et enchaîner les selfies au milieu d’enfants, qu’elle poste aussitôt sur son compte, accompagné de mots-dièze condescendants: #nourrir l’Afrique, #mes enfants africains, #je fais juste ma part

«Les stéréotypes blessent la dignité», peut-on lire à la fin du clip. Le petit guide des bonnes manières volontouristes rappelle également les bases pour ceux qui les auraient oubliées: «Gardez toujours à l’esprit que les gens ne sont pas des attractions touristiques […] Evitez de prendre des photos de personnes vulnérables ou dans des situations dégradantes, etc.»

Sauveur blanc

Mi-décembre, Beathe Ogard, présidente du SAIH, expliquait à la radio nationale américaine l’objectif de cette campagne: «Un selfie apparemment anodin avec des enfants africains peut perpétuer l’idée que seule l’aide occidentale peut sauver le monde. De plus, ces enfants sont toujours montrés de façon misérable, et les bénévoles en superhéros. Mais en Norvège, personne n’oserait débarquer dans une école pour prendre des selfies avec des enfants qui jouent…»

L’opération du SAIH a été réalisée en partenariat avec les créatrices du compte Instagram satirique Barbie Savior (Barbie bienfaitrice), qui moque déjà le «syndrome du sauveur blanc» de certains volontouristes, en mettant en scène une Barbie partie en mission en Afrique, qu’elle voit comme un seul grand pays…

De son côté, le Tumblr Humanitarian of Tinder (les humanitaires de Tinder) épingle les photos de profil que l’on peut dénicher sur l’appli de rencontre, avec des Occidentaux qui semblent penser que les enfants des pays en voie de développement sont le faire-valoir idéal pour trouver un coup d’un soir… Les selfies réalisés dans des bidonvilles sont également devenus si courants qu’ils ont gagné leur surnom: les slumfies, contraction de slum (bidonville) et de selfies.

Tintins humanitaires

Le responsable de la communication de Caritas Suisse Fabrice Boulé, lui, se souvient d’un jeune couple suisse qui avait décidé de faire de son voyage de noce un périple «humanitaire», en le documentant largement sur son compte Facebook ouvert, et même en donnant des leçons aux ONG institutionnelles à travers des messages acides.

«C’était spontané, naïf et prétentieux. De vrais Tintins humanitaires. Mais le couple était galvanisé par les encouragements de ses followers, qui lui conféraient l’assurance morale de nous juger sur nos propres actions, déplore-t-il. Ce qui me désole aussi est de voir tant d’agences de voyage gagner de l’argent sur l’envie d’aider, avec une instrumentalisation de la misère autant que du désir d’entraide, qui est plutôt positif au départ.» Hélas pas toujours…

L'orphelinat, un nouveau business

Dans un article de 2016 publié par le New York Times et intitulé «Le dilemme du volontouriste», le journaliste Jacob Kushner dépeignait un Haïti ravagé par ce commerce de la charité. Avec, entre autres, des maçons locaux privés de leur travail pour mieux laisser des volontouristes américains toujours plus nombreux construire maladroitement de nouvelles écoles, et pire, un nouveau business de l’orphelinat.

«Des recherches menées en Afrique du Sud et ailleurs ont montré que le tourisme d’orphelinat est devenu si populaire que certains d'entre eux fonctionnent comme des entreprises opportunistes […] beaucoup d’orphelins ont des parents vivants qui, avec un peu de soutien financier, feraient probablement un meilleur travail que certains bénévoles, dont les arrivées et les départs continuels provoquent des troubles de l’attachement.»

Au printemps 2017, le magazine Envoyé Spécial (France 2) diffusait également «Avec les meilleures intentions du monde», un reportage sur les volontouristes en Asie. L’une des séquences montrait une pompe à eau déjà cassée une semaine après le passage d’un groupe de volontouristes, mais affichant une belle plaque au nom du généreux bienfaiteur… L’apprenti plombier avait-il inondé Instagram de selfies avec les enfants du village? Mystère.

Ed Sheeran épinglé

Le poverty porn sous couvert d’altruisme est en tout cas devenu le cheval de bataille du SAIH. Depuis une première opération satirique de 2013 baptisée «Africa for Norway» (l’Afrique pour la Norvège), et consistant à proposer d’envoyer depuis l’Afrique des radiateurs aux Norvégiens victimes d’un climat frisquet, la fondation décerne chaque année les prix des meilleures et pires vidéos de collecte de fonds.

Au palmarès des «Rusty Radiator Awards 2017» (les trophées du radiateur rouillé), une vidéo YouTube du chanteur Ed Sheeran au milieu des enfants des rues du Liberia, pour sensibiliser à leur misère. Une intention louable, sauf qu’on y voit un Ed Sheeran chagrin sur presque tous les plans, et des enfants déguenillés quasiment interchangeables. Sur son site, le SAIH rappelle ses valeurs: «Nous ne faisons pas de charité; nous collaborons avec des partenaires égaux et travaillons ensemble vers un objectif commun.»

Une charte que devraient méditer bien des volontouristes et célébrités. Mais qui interroge aussi les ONG: «La communication sur les réseaux sociaux nous est utile, pour relayer nos messages ou même faire de la recherche de fonds, poursuit Fabrice Boulé. Et tomber dans les stéréotypes reste un risque contre lequel nous devons lutter en permanence. Peut-être faut-il garder en mémoire L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, qui préconise une rencontre amicale entre individus, sans rapport de condescendance et qui n’écrase jamais autrui, même au nom de la charité…»

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