On le sait pourtant depuis les années 1980. Non, les femmes ne parlent pas plus mais moins que les hommes, n’en déplaise au patron des Jeux olympiques de Tokyo Yoshiro Mori, 83 ans, qui s’est plaint lors d’une réunion avec des responsables du Comité olympique japonais que «les conseils d’administration avec de nombreuses femmes prennent beaucoup de temps».

Des propos très critiqués, et qui ont abouti à l’annonce de sa démission le 12 février. Mais il n’est de loin par le seul à croire à cette fausse image des femmes à la langue bien pendue. Explications de Ginka Toegel, professeure à l’IMD et chercheuse dans les domaines du leadership et du comportement humain.

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Le Temps: Pourquoi est-on souvent persuadé que les femmes parlent davantage que les hommes?

Ginka Toegel: Il y a plusieurs facteurs qui expliquent ce mythe persistant. L’un d’entre eux est le tokénisme: quand une minorité représente 15% ou moins d’un groupe comme peuvent l’être les femmes, elles sont beaucoup plus visibles, et ce qu’elles peuvent dire ou faire sera considéré comme valable pour l’ensemble de la minorité.

Ce cliché est aussi entretenu à travers le monde: en langue allemande par exemple, il existe une expression qui pourrait se traduire par «un homme, un mot, une femme, un dictionnaire». Une autre raison de cette idée reçue est que si les femmes ne parlent pas plus, elles parlent en effet différemment.

C’est-à-dire?

Des études ont montré que quand les hommes communiquent, le but est plutôt de signaler qu’ils savent, d’affirmer leur statut en partageant de l’information. Pour les femmes, il s’agit plutôt d’engager l’autre dans la conversation. Elles utilisent des petites tournures de phrase comme «vous ne pensez pas?», «vous voyez», pour inviter à l’interaction. Mais ces tournures sont perçues par les autres comme un manque de confiance en elles, et donnent l’impression qu’elles parlent davantage, puisque tous les mots prononcés ne sont pas absolument nécessaires.

Pourtant, dans les années 1980 et 1990, plusieurs recherches, dont celle de la professeure Janice Drakich, ont prouvé le contraire. Plus récemment, en 2014, une étude de la George Washington University a entre autres montré que les hommes ont 33% plus tendance à interrompre une femme qu’un autre homme. Y compris dans les sphères de pouvoir. Ce n’est pas que les femmes parlent trop, c’est même souvent qu’elles ne parlent pas assez.

Comment peut-on faire en sorte d’aller vers plus d’égalité, mais aussi combattre ces clichés?

C’est difficile, parce que les études ont montré que plus on a du pouvoir, plus on attend de vous que vous parliez. Mais aussi que quand un homme est volubile, il est perçu comme compétent, alors que lorsque c’est une femme, c’est un signe d’incompétence. Les femmes ont en quelque sorte raison d’avoir peur de prendre la parole.

Je pense que le premier pas est d’être conscient de cette réalité. Les femmes peuvent aussi travailler à éliminer ces tournures de phrase qui projettent un manque de confiance en elles. Tous peuvent aussi réagir quand une femme est interrompue systématiquement, ou face à des propos comme ceux de Yoshiro Mori. Mais je suis optimiste: les temps et les états d’esprit sont en train de changer.

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