Benjamin Tobler, 29 ans et des idéaux intacts, est infirmier à l'Hôpital cantonal de Genève, au service de chirurgie cardio-vasculaire. Ses patients, il ne fait pas que les soigner: il les regarde. Rencontre, au lendemain de la Journée des malades.

Le Temps: Pendant deux ans, en plus de vos horaires de travail d'infirmier, vous avez pris du temps pour photographier les patients hospitalisés dans votre service. Pourquoi?

Benjamin Tobler: Au départ, je voulais rendre hommage aux patients qui traversent une épreuve difficile. Lorsque, dans une chambre de sept lits, un patient s'agite, on est obligé de l'attacher ou de l'assommer avec des médicaments, ce qui revient au même à mes yeux. S'il s'agissait de mon père, je n'en serais pas fier. Ensuite, je me suis rendu compte que les infirmiers sont les porte-parole des malades, un relais entre eux et les médecins. Et j'ai eu l'impression que mon regard pouvait être utile.

– Quelles sont les situations que vous aviez envie de montrer?

– Je pense notamment que nous ne respectons pas assez la pudeur des patients. Pressés, nous négligeons souvent de fermer le rideau avant de donner des soins. Les chemises d'hôpital, ouvertes dans le dos, les mettent dans une position inconfortable lorsqu'ils se lavent les dents les fesses à l'air, par exemple.

– Quels événements déclenchaient votre désir de photographier?

– Dès que j'avais établi un bon contact avec un patient ou une chambrée, je parlais de mon projet. Je n'ai essuyé qu'un refus. Mes «sujets» ont été merveilleux et m'ont beaucoup aidé. L'un d'eux a choisi de poser dans une situation qu'il avait trouvée humiliante. Il m'a dit: je veux que tu me prennes ainsi, parce que j'ai envie d'en rire, maintenant.

– Vos collègues se sont montrés solidaires ou choqués?

– Solidaires. Certains m'ont même donné des idées. Notre service, c'est l'enfer tous les lundis, entre les urgences et les entrées planifiées en vue d'opérations. Parfois, des personnes attendent des heures dans une loggia où une piqueuse vient leur faire une prise de sang pendant que d'autres prennent leur petit déjeuner. Une infirmière a insisté pour que je photographie cela.

– Quels commentaires ont suscités vos photographies, lorsqu'elles ont été exposées ?

– Tout, sauf l'indifférence! Dans le livre d'or, je me suis fait insulter par un visiteur qui m'a traité de voyeur et m'a conseillé d'aller voir un psychiatre. Une infirmière a parlé de scandale. J'en suis encore soufflé: je n'ai fait que montrer la réalité, et toujours avec l'assentiment des patients! On m'a aussi reproché de ne pas avoir photographié de scènes de gaîté, lors des visites par exemple. Mais je voulais surtout dire ces moments où les malades se retrouvent seuls, et réfléchissent à leur sort. D'où le titre de mon exposition, Le temps d'y panser.

– Pourquoi exposer dans des hôpitaux?

– L'idéal serait de pouvoir témoigner à l'extérieur. Je n'en ai pas eu encore l'occasion. Je ne suis pas partisan des photos de baleines et de dauphins dans les hôpitaux, qui sont une offense à l'intelligence des patients. Mais j'admets que mes photos peuvent être choquantes dans ce contexte.

– Qu'avez-vous appris de cette expérience?

– J'ai retrouvé mon idéal des soins infirmiers: prendre le temps de rester avec les patients, de les écouter, de répondre à leurs questions. Leurs sourires, leurs expressions de gratitude, leur humilité et leur authenticité, c'est pour moi un deuxième salaire. n

Le temps d'y panser, de Benjamin Tobler. Jusqu'au 31 mars à l'hôpital orthopédique, av. Pierre -Decker 4, Lausanne.