Aérophobie

Voyage au-delà de la peur

Depuis plus de trente ans, des stages sont organisés pour redonner envie de voler aux phobiques de l’avion, toujours plus nombreux. Notre journaliste, qui redoute elle-même ce moyen de transport, s’est lancée dans l’expérience

Préambule

7h25 sur le quai de la gare. Inscrit sur le panneau d’affichage en lettres blanches, le terminus du train qui arrive: Genève Aéroport. A-é-r-o-p-o-r-t, huit petites lettres capables de générer à elles seules des sueurs froides, une boule au ventre, un léger vertige. Pour vous il s’agit peut-être du point de départ de tous les possibles, un synonyme de vacances, une perspective de nouveaux horizons… Pas pour moi. Depuis de nombreuses années, j’erre dans ce lieu de transit comme un zombie, m’accrochant à mon anxiolytique comme à mon meilleur ami.

J’avoue, j’ai peur de l’avion. A l’image des 20 à 30% de la population qui déclarent ne pas être à l’aise dans une cabine. On a beau me répéter inlassablement qu’il s’agit du moyen de transport le plus sûr, que le risque statistique de périr dans une carlingue est de 1 pour 20 millions, dès que j’achète un billet, mon sang se glace. Les scénarios catastrophe s’enchaînent, tant mon amygdale cérébrale, siège des peurs et des angoisses, n’en fait qu’à sa tête.

Jour 1: Comprendre ses peurs

Ce matin de début juillet, je suis donc en route pour l’aéroport. Destination? Le hall des… arrivées. Sous l’impulsion d’une collègue, j’y retrouve la quinzaine de participants au stage «Voler sans peur», organisé en collaboration avec Swiss et l’aéroport de Genève. Créé en 1984, il est mené depuis vingt ans par Fabienne Regard, une ex-phobique qui depuis parcourt le monde avec un plaisir non dissimulé. «On se réjouit de faire de vous des fans du vol comme nous le sommes devenus», s’enthousiasme en introduction cette dernière. On ne demande qu’à la croire.

On n’est pas forcément plus rassuré, mais on se sent immédiatement moins seul, et ça, ça fait déjà du bien

Premier round de présentation. Chacun peut librement exprimer ses craintes face à l’avion: du sentiment de perte de contrôle, à la peur du vide en passant par la claustrophobie… L’avantage? On n’est pas forcément plus rassuré, mais on se sent immédiatement moins seul et ça, ça fait déjà du bien. «L’angoisse que vous ressentez ne veut pas dire que vous êtes en danger», tempère Fabienne dans une première session sur les mécanismes et la gestion de la peur.

Le profil type du passager effrayé? «Souvent des personnes très exigeantes avec elles-mêmes, qui peinent à déléguer.» Au besoin accru de prise sur les événements, peut également s’ajouter une mauvaise expérience en vol. Le 40% des personnes ayant peur de prendre l’avion aurait ainsi déjà connu un scénario du type remise de gaz, turbulences jugées fortes ou atterrissage avec du vent de travers. «Ces situations sont évidemment désagréables pour les passagers, mais il faut savoir que ce sont des procédures de routine pour les pilotes», rassure Luc Wolfensberger, commandant de bord chez Swiss, qui nous accompagne toute la journée.

Jour 2: Un avion ne vole pas par magie

Le lent travail de démystification entamé la veille continue. Le séminaire allie explications techniques et apprentissage de méthodes de relaxation, comme la cohérence cardiaque ou l’autohypnose. On travaille également beaucoup sur les superstitions, le but étant d’effectuer une séparation entre objectivité du vol et subjectivité des sentiments générés à l’égard de l’avion. Des sentiments pouvant être nourris autant par la couverture médiatique croissante des accidents aéronautiques, que par toutes ces histoires où des amis vous racontent comment ils ont cru mourir dans un avion à cause de turbulences.

Le problème, c’est que ces éléments s’ancrent insidieusement dans le cerveau pour induire le phobique en erreur quant au risque réel de l’avion. Il est donc important de parvenir à prendre de la distance, et pour cela, mieux comprendre le fonctionnement d’un avion aide indubitablement.

Grâce à la présence de plusieurs professionnels (deux stewards, un maître de cabine ainsi qu’un ancien contrôleur aérien de skyguide), toutes les questions, même les plus farfelues en apparence, trouvent une réponse: les différents bruits dans l’avion, cette sensation de perte de puissance des réacteurs peu après le décollage, combien de temps plane l’appareil si tous les moteurs s’arrêtent, dans quelles conditions un avion peut décrocher, quand surviennent les turbulences et si elles sont dangereuses, la redondance de tous les systèmes de sécurité…

L'accident résulte presque à chaque fois d'une combinaison rare entre erreurs humaines et techniques, ce que les spécialistes nomment l'effet gruyère ou swiss cheese model

En passant en revue différents crashs aériens, on en arrive à une conclusion: l’accident résulte presque à chaque fois d’une combinaison rare entre erreurs humaines et techniques, ce que les spécialistes nomment l' «effet gruyère» ou «swiss cheese model» – un trou se superposant à un autre. Mais surtout, le secteur en tire des conclusions en adaptant les procédures en conséquence.

Alors certes, lorsqu’il est question de portance de l’avion on se dit qu’on aurait sans doute mieux fait de ne pas zapper certains cours de physique, mais on se surprend également, assise dans le cockpit d’un A330 au sol, à commencer à comprendre le plaisir que l’on peut avoir à piloter un tel engin. Les premiers pas vers une rémission?

Jour 3: Décollage immédiat

9h tapantes dans le hall de l’aéroport. Le point de rendez-vous est le même qu’au premier jour, mais nous sommes probablement déjà tous un peu différents. Pour aborder ce qui constitue le point d’orgue du stage – un vol aller-retour pour Zurich –, nous nous déplaçons en délégation élargie. Chaque tandem de participants est accompagné d’un coach, souvent un ancien phobique. Malgré la peur qui se lit sur certains visages, personne ne fait faux bond. L’énergie du groupe, la confiance qui s’est établie, et l’élan de solidarité qui s’est immédiatement exercé, aide à ne pas se laisser surmonter par les idées négatives. La boule au ventre n'a pas totalement disparu, mais cette fois pas d’anxiolytiques à l'horizon... C'est déjà un progrès.

Au retour, beaucoup sont comme galvanisés par cette euphorie qui emporte ceux qui ont su dépasser leur peur

Au vol aller, mon coach Jean-Luc Genoud, ancien contrôleur aérien, prodigue des réponses rassurantes à mes: «C’est normal ce mouvement de l’aile là?» ou autre: «Il se passe quoi si le train d’atterrissage ne sort pas?» Son astuce imparable? «Il ne faut pas rester passif dans l’avion. Si l’appareil bouge, on fait corps avec lui, explique-t-il. Lors de turbulences on peut se mouvoir sur son siège ou regarder le niveau de l’eau dans son verre ou sa bouteille, cela permet de se rendre compte que l’avion ne se déplace pas autant qu’on l’imagine.» C'est surprenant au premier abord, mais étonnement ça marche!

Au retour, beaucoup sont comme galvanisés par cette euphorie qui emporte ceux qui ont su dépasser leur peur. De nombreux participants ayant eu l’occasion de voler depuis ce grand saut, n’en reviennent toujours pas d’avoir réussi à se libérer aussi rapidement de leurs craintes. Quant à moi, je me suis surprise, lors du trajet retour depuis Zurich, à apaiser mon voisin sur les divers bruits et mouvements de l’appareil, alors que d’habitude je me serais certainement cramponnée à mon siège. La clé de la réussite? «Voler le plus souvent possible», encourage Fabienne Regard. Promis, on va mettre ce précieux conseil en application.

Renseignements: www.volersanspeur.info

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