Dans l’utopie blanche du KKK

Alors que la poussière retombe à peine dans les rues de Ferguson, le Ku Klux Klan ne s’est jamais si bien porté. L’organisation raciste cherche à bâtir une «Nouvelle Amérique blanche» au cœurde l’Arkansas

L’humidité est telle que l’air semble presque poisseux. La forêt, noire contre le ciel rose orangé du crépuscule, résonne du bruit des insectes. Une petite troupe d’individus vêtus de longues robes blanches sort d’une maisonnette, munis de piques en bois. Ils portent un masque conique sur la tête, qui ne laisse apparaître que les deux trous noirs de leurs yeux. Ils arborent sur leur torse un rond rouge avec une croix blanche surmontée d’une goutte de sang.

Les silhouettes spectrales forment un cercle autour d’une grande croix en bois érigée au milieu de la clairière. L’une d’entre elles apporte une torche qui émet une flamme orange. Les participants se passent le feu, puis s’avancent vers la croix imbibée d’essence et l’allument. Le feu se propage rapidement. Chacun reprend sa place dans le cercle et lève le bras droit. Soudain, ils crient: «White Power!» La croix de feu crépite. Une légère odeur de pétrole flotte dans l’air.

Cette scène, qui paraît sortie d’un autre âge, s’est déroulée fin août dans un coin rural de l’Arkansas, au cœur des monts Ozarks. Elle est venue clore la réunion annuelle des Knights of the Ku Klux Klan, une branche de ce mouvement raciste né au XIXe siècle qui a été fondée en 1973 par David Duke, l’une de ses principales figures modernes.

Le QG des Knights of the KKK se trouve au milieu de la forêt, au bout d’un chemin de terre bordé de caravanes défoncées et de voitures rouillées. Devant la grande maison entourée de drapeaux américains, suédois, britanniques et suisses, une quinzaine d’enfants jouent. A l’intérieur, Rachel Pendergraft harangue la cinquantaine de participants venus assister à ce week-end de conférences. La plupart viennent de l’Arkansas ou des Etats voisins: Oklahoma, Missouri, Kansas. Une poignée du nord et de l’ouest du pays.

«Nous avons bâti ici un refuge pour les chrétiens blancs», tonne-t-elle, sous les yeux du pasteur Thomas Robb, qui est à la fois son père et le chef de l’ordre. «Un endroit où ils peuvent se sentir en sécurité, au milieu des leurs.» Avec ses longs cheveux blonds et sa voix grave, elle a un air de Marine Le Pen. «Au fur et à mesure que les côtes et les grandes villes américaines deviennent plus diverses ethniquement, la population blanche fuit vers le cœur du pays, vers le Midwest, poursuit-elle. Cela permettra de créer une nouvelle nation racialement pure, une Nouvelle Amérique blanche et chrétienne.»

La famille Robb est l’incarnation de ce projet de société. «En 1971, j’ai décidé de déménager avec ma famille dans l’Arkansas, pour échapper aux vagues de migrants illégaux qui déferlaient depuis le Mexique», raconte Thomas Robb. Né à Detroit en 1946, ce petit homme jovial, qui aime ponctuer ses propos de blagues pas très drôles, a rejoint le Klan en 1979 et en a repris la direction dix ans plus tard. Il s’est alors attelé à développer une espèce de château fort dédié à la race blanche dans les montagnes de l’Arkansas.

Camp d’été pour les enfants

Les Knights of the KKK y possèdent aujourd’hui 320 000 m2 de terrain. Une école y verra bientôt le jour. Plusieurs membres de l’organisation ont récemment déménagé dans le coin, pour s’en rapprocher. Ces dernières années, Rachel Pendergraft et son frère Jason Robb ont en partie repris la direction du mouvement. Les deux filles de Rachel, Shelby et Charity, portent elles aussi les couleurs du Klan: elles ont fondé un groupe appelé Heritage Connection, dont le principal tube est intitulé «Aryan Warrior».

Mais cette «Nouvelle Amérique» manque pour l’heure d’habitants. Les membres du KKK sont donc encouragés à faire un maximum d’enfants et à les éduquer à la maison. A 23 ans, Shelby en a déjà plusieurs. «Nous devons les impliquer dans l’organisation le plus tôt possible, car ce sont eux qui poursuivront la lutte et porteront notre message dans le futur», explique Jason Robb de son accent traînant du Sud. Les Knights of the KKK ont une division destinée aux 13 à 17 ans, la Brigade des Jeunes Croisés. Depuis deux ans, ils organisent un camp d’été pour apprendre aux jeunes à devenir des «soldats de la renaissance chrétienne blanche».

Les enfants arrivent justement, déguisés en chevaliers et munis d’épées en papier. «Qu’avons-nous appris ce matin?» interroge le mari de Shelby, en charge des bambins. «Si vous voulez que vos enfants vous ressemblent, que devez-vous faire?» «Me marier avec quelqu’un qui me ressemble!» s’égosille un garçon d’une dizaine d’années.

Cette volonté de créer une utopie blanche au cœur du Midwest représente une rupture pour le Ku Klux Klan. «Jusque dans les années 60, l’objectif de ce groupe était de rétablir une société gouvernée par des règles racistes», indique David Cunningham, un sociologue de l’Université Brandeis, près de Boston, qui étudie le Klan. «Mais suite au mouvement des droits civiques, il s’est rendu compte qu’il avait perdu la guerre et s’est replié sur lui-même, adoptant une mentalité de «rempart» centrée sur la création d’une communauté blanche à l’écart du reste de la société.»

Le Ku Klux Klan de Thomas Robb aime se présenter comme un mouvement respectable, comme une simple organisation de défense des droits des Blancs qui a pour but d’empêcher le «génocide» dont ils se disent les victimes. «Nous ne perdons pas notre temps à haïr les autres, nous préférons nous concentrer sur l’amour de notre race», affirme Steve Kukla, un grand barbu vêtu d’une chemise avec le drapeau confédéré. Mais dans les faits, l’idéologie du KKK reste bassement raciste.

Dans la salle de conférences, les militants sont affalés sur leurs chaises, digérant les hot dogs de midi. Thomas Robb a prévu un moment de divertissement: un montage de dessins animés et de films des années 30 et 40. On y voit des Noirs aux grosses lèvres se déhancher de façon suggestive, des pilons de poulet frit à la main. Des Africains surimposés sur des images de singes. Un Arabe qui boit l’urine de son chameau. La salle se tord de rire.

Adoubement avec une épée

L’apparition d’une multitude d’autres mouvements d’extrême droite dès les années 70 et 80 a démultiplié l’offre pour les racistes et la compétition pour le Klan. «Il s’est mis à intégrer des éléments d’autres groupes, comme les néonazis de Aryan Nation ou le mouvement fondamentaliste religieux Christian Identity», dont le pasteur Robb s’inspire pour ses prêches, note Mark Pitcavage, un historien de l’extrême droite auprès de l’Anti-defamation League. Il a aussi élargi sa définition de l’ennemi, pour inclure les immigrés latinos et les gays.

Cette synthèse n’est nulle part plus évidente que chez Billy ­Roper. Le petit homme trapu à la barbe soigneusement taillée est le fils et le petits-fils de membres du Ku Klux Klan. «Dans ma jeunesse, j’ai fait partie des skinheads», dit cet ancien professeur d’histoire âgé de 42 ans, en soulevant les manches de sa chemise pour montrer ses tatouages. «J’ai ensuite rejoint National Alliance (un groupe néonazi, ndlr), avant d’intégrer le KKK en 2012.» Sur scène, il évoque les différences «biologiques» entre les races, rappelle que le président Thomas Jefferson avait appelé à «castrer tous les homosexuels» et cite Hitler pour dénoncer le «poison juif».

La nuit commence à tomber. Rachel Pendergraft et Thomas Robb ont revêtu leurs robes blanches et attendent à côté d’une croix recouverte de bougies. De la musique guerrière joue en arrière-fond. Trois hommes pénètrent dans la salle, l’air nerveux, et s’agenouillent. Le pasteur leur fait promettre allégeance au mouvement. Puis, il leur verse quelques gouttes d’eau sur le front et effleure leurs épaules avec une épée. Ils font désormais partie du KKK.

Alan, un grand maigre de 35 ans au crâne rasé qui se tient très droit, est l’un de ces nouveaux chevaliers. «J’ai grandi dans une petite ville de l’Iowa, dans une famille chrétienne très stricte, dit-il. On m’a appris que le mélange des races était mal.» A peine sorti de l’adolescence, il s’est engagé dans l’armée. «Je me suis enrôlé 5 mois après le 11-Septembre. J’ai été envoyé en Bosnie, au Kosovo et en Irak.» De retour aux Etats-Unis, il s’est installé à Minneapolis. «Il y a une énorme communauté somalienne là-bas, ces gens menacent ma manière de vivre, dénonce-t-il. Mais ce qui est pire encore, ce sont les droits obtenus par les homosexuels. Cela va à l’encontre de tout ce que dit la Bible.»

Les adhésions ont tendance à suivre les événements de l’actualité. L’élection de Barack Obama en 2008 a suscité un afflux de nouveaux membres. Tout comme les récents troubles de Ferguson. «Il n’y a pas de meilleur outil de propagande pour nous qu’un groupe de Noirs jetant des cocktails Molotov sur la police, relève Billy Roper. Durant Ferguson, j’ai reçu 10 à 20 e-mails par jour de gens voulant nous rejoindre.»

Ordinateur antédiluvien

L’un des attraits principaux pour les nouveaux membres, malgré les démentis officiels, reste la violence. Ou du moins sa possibilité. En avril dernier, Glenn Miller, un membre d’une branche basée en Caroline du Nord, a abattu trois personnes devant une synagogue au Kansas. En décembre, Michael Lee Fullmore, un membre d’un autre groupe, a été condamné à 52 mois de prison. Il prévoyait un attentat à la bombe contre une église fréquentée par des latinos. Quelques mois plus tôt, le New-Yorkais Glendon Scott Crawford, lui aussi affilié au KKK, s’est fait arrêter pour avoir tenté de construire un appareil capable de délivrer des doses de radiation mortelles. Il voulait s’en servir contre des Arabes.

Mais ces cas relèvent du dérapage individuel. Pas d’une lutte organisée. En manque d’argent et de capital intellectuel, les militants du KKK ressemblent plus à une troupe de pieds nickelés qu’à une dangereuse armée de milice. Il suffit pour s’en convaincre de visiter le bureau des Knights of the KKK. Un ordinateur antédiluvien, qui opère avec Lotus, trône au milieu d’une salle aux murs recouverts de cassettes VHS. L’appareil le plus moderne de la pièce est une machine à coudre utilisée pour fabriquer les robes blanches.

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David Cunningham

Sociologue

«Suite au mouvement des droits civiques, le KKK s’est replié sur lui-même, adoptant une mentalité de «rempart» centrée sur la création d’une communauté blanche à l’écart du reste de la société»