Tendance

Voyager pour déconnecter... tout en restant connecté

En 2018, tout quitter pour découvrir le monde ne représente plus toujours la rupture d’autrefois, car réseaux sociaux et blogs sont souvent utilisés pour partager l’aventure. Une nouvelle façon d’envisager ses pérégrinations

#Vanlife: avec ce hashtag sur Instagram, des voyageurs postent des photos de leur quotidien sur les routes. «Ces photos nous font souvent rire: certains voyageurs qui font la même route que nous montrent une réalité idéalisée pour dire que leur vie est super», sourit Margaux. Cette Lausannoise de 27 ans et sa compagne, Séverine, 31 ans, voyagent en van des Etats-Unis vers la Patagonie depuis plus d’un an.

L’obsession des réseaux sociaux en voyage, le couple l’observe souvent: «Au Mexique, on a vu des gens passer des heures devant une cascade avec une caméra GoPro et un drone, mais sans se baigner», raconte Séverine. Car se mettre en scène en ligne devient parfois une véritable façon, utile, de voyager: «Sur des groupes Facebook, certains discutent des moyens d’avoir plus de followers. Des voyageurs se font offrir des nuits d’hôtel parce qu’ils sont populaires sur les réseaux sociaux.»

Lire également: Le grand air, la liberté, un business

Sans en faire trop

Le couple assure de son côté un suivi du voyage, mais sans en faire trop: compte Instagram sporadiquement alimenté et profil Facebook lié au voyage, mais destiné uniquement aux proches. «C’est un moyen de donner des nouvelles à tout le monde, mais on peut ne rien poster pendant trois semaines», raconte Margaux. Séverine poursuit: «On avait réfléchi à un blog, mais on voulait éviter la pression de devoir écrire en continu.»

Le voyageur accueilli dans un village risque de passer à côté de l’essentiel s’il ne pense qu’à filmer ou photographier plutôt qu’à nourrir sa relation avec ses hôtes

Franck Michel, anthropologue

Un blog de voyage, Snailing The World, c’est le choix qu’a fait un autre couple, Denis et Laetitia, Genevois de 25 ans. Partis à vélo de Suisse il y a un peu plus d’une année, aujourd’hui en Californie, ils prévoient d’atteindre Buenos Aires en trois ans maximum. Pour ces passionnés de photo et de vidéo, le blog est apparu comme un bon moyen de s’exprimer. C’est aussi une façon de rendre leur projet de voyage crédible: «Comme notre avenir est incertain, ça pourrait être un jour une sorte de carte de visite», explique Laetitia.

La liberté entravée?

Mais l’obligation de se connecter n’entrave-t-elle pas la liberté? Le couple a revu son idée pour éviter que le blog ne devienne une contrainte: «On a un peu idéalisé, on pensait mettre des articles toutes les deux semaines. Mais on ne veut pas devoir s’arrêter pour travailler le blog, le voyage se vit dans le présent!»

Lire aussi: Les rebelles intelligents, ces «millennials» qui fuient la vie de bureau

Car être trop connecté signifie moins profiter. C’est l’avis de Franck Michel, anthropologue français, auteur de nombreux ouvrages sur le voyage: «La liberté du voyageur est entravée par les blogs et autres usages d’Internet, car ils créent de la dépendance: le voyageur accueilli dans un village risque de passer à côté de l’essentiel s’il ne pense qu’à filmer ou photographier plutôt qu’à nourrir sa relation avec ses hôtes.»

Ici et ailleurs, donc nulle part

La rupture avec son environnement n’a plus réellement lieu en voyage, selon l’anthropologue. Mais l’illusion du voyage et de la rupture perdure. «Le touriste est devenu un acteur du voyage, il se met en scène en permanence, même sans le vouloir. Quand il fait un selfie avec un décor exotique, il a parfois moins le temps de l’admirer que celui qui reçoit la photo. Le nomade numérique est à la fois ici et ailleurs, donc souvent nulle part.»

Autre problème: lorsque les moments vécus sont écourtés pour qu’une photo soit postée, selon Franck Michel. «Nous ressentons une forme d’urgence. Notre société a tellement peur du vide qu’elle remplit son temps libre sur le même mode que celui du travail, avec toujours un timing à respecter. On est loin de l’esprit du voyage.»

La course au wifi influence aussi les choix: on privilégie souvent le café «connecté». Mais Franck Michel parie sur un changement, déjà amorcé: «Au XXIe siècle, l’exotisme et l’aventure, ce sera de voyager déconnecté.»

Publicité