On a souvent tendance à opposer Madrid, ville ouverte, joyeuse et festive à la Castille qui l'entoure, certes monumentale, mais jugée rude, austère, et, au fond, un tantinet tristounette. Histoire de briser un mythe, dirigeons-nous vers Alcalá de Henares, situé à une trentaine de kilomètres à l'est de Madrid. Le cadre géographique n'est pas majestueux, puisque cette petite ville s'étale sur la «meseta», ce plateau d'altitude qui couvre une bonne partie de l'Espagne. Mais Alcalá de Henares, ville patrimoine de l'humanité depuis 1998, offre le meilleur de la Castille: édifiante, religieuse, hérissée d'églises et de couvents mais aussi ouverte sur le monde, chaleureuse, éprise de culture. On est loin de l'austérité quelque peu sinistre de l'Escorial et de son imposant Monastère ou de l'exotique mais minuscule Chinchón, ou encore de la belle mais tapageuse Aranjuez et ses jardins trop parfaits. Ce n'est sûrement pas un hasard si Alcalá a donné naissance à des personnalités qui ont dominé leur époque dans leurs domaines respectifs et vu plus loin que leurs contemporains: le puissant frère dominicain Cisneros; le génial auteur de Don Quichotte Miguel de Cervantès; et aussi l'idéaliste Manuel Azaña, l'artisan de la seconde République espagnole (1931-1936) qui connaîtra l'exil en France, avec l'avènement du général Franco.

Arrivé à Alcalá de Henares, il faut faire fi de sa ville nouvelle et de ses alentours qui n'ont pas échappé aux cicatrices de la modernité. Dynamique sur le plan économique, la municipalité n'a pu éviter quelques balafres industrielles dans le proche voisinage. Ici, pas de beau fleuve ou de belle route de campagne pour vous mettre en appétit. Jouons donc à saute-mouton pour nous retrouver sans transition dans le centre historique, place San Diego. Voyage dans le temps garanti. Derrière une file de pins et de cyprès apparaît la somptueuse façade, à la fois épurée et raffinée, de l'Université. C'est là le cœur d'Alcalá, son prestige, sa différence. Dans son histoire, la ville a certes connu une évolution mouvementée. Elle fut romaine sous le nom de «Complutum» (il reste de belles ruines à visiter), arabe à l'époque médiévale – «Al Quala» («le château») – comme le soulignent les hautes murailles, au nord ouest du quartier historique; puis Alcalá de Henares – du nom d'un fleuve à proximité – fut reconquise par les armées espagnoles. En 1492, comme partout en Espagne, les juifs du lieu ont été chassés. Mais, alors que le catholicisme dominant se fait de moins en moins tolérant, Alcalá de Henares s'ouvre à l'étude et aux idées nouvelles.

Paradoxe: en 1499, c'est un homme d'Eglise puissant, chef de la Sainte Inquisition, régent du royaume après la mort des rois catholiques, le cardinal Cisneros, qui a créé ce qui allait devenir l'une des universités les plus en vue d'Europe, bâtie sur les «principes universels de la Renaissance»: la Complutense. Le patio du Collige Major, havre de tranquillité, donne une idée de l'ambition du lieu. Au centre de bâtiments en granit, un puits central symbolise la soif de connaissance. Dans la chapelle attenante, le cénotaphe du cardinal Cisneros, sculpté dans du marbre de Carrare, donne une idée de la dévotion que suscitait à l'époque ce religieux autoritaire, intelligent et hyperactif, éteint à l'âge de 81 ans. Le renom de cette université allait générer la naissance de nombreux collèges aux alentours. Ne pas rater le collège mineur de San Geronimo et son célèbre patio trilingue, de style Mudejar et Renaissance. On y enseignait à la fois le latin, le grec et l'hébreu. Cette ouverture intellectuelle, rare pour l'époque, s'est d'ailleurs concrétisée par deux monuments littéraires: la première bible polyglotte (les trois langues déjà citées, plus l'araméen) et la première grammaire du castillan, écrite par Antonio de Lebrija. En 1836, la reine Isabel II déménage la Complutense à Madrid, ce qui marque le déclin d'Alcalá. Aujourd'hui, la ville a su reprendre à la capitale une partie de son activité universitaire passée.

En parcourant les petites rues environnantes, celles de Santa Ursula, Escritorios, Trinidad, on plonge dans un espace pétrifié dans le temps, où le poids de la religion reste fort. Où que l'on aille se dresse une église, un presbytère ou un couvent. Autour du magnifique Palais de l'archevêché (fin XIIe) bien sûr, mais aussi de la terrasse du Plaza de Cervantès où le visiteur peut déguster quelques «tapas». Derrière une rangée de platanes, le ciel (souvent bleu) apparaît zébré de clochers, qui carillonnent sans faute à chaque heure. Entre des grappes de touristes et d'adolescents habillés chez «Zara» déambulent des religieuses en habit sans que cela provoque le moindre étonnement.

Au reste, les traditions ne se sont pas perdues. Les «meson» (auberges typiques) fourmillent, comme El Foro, rue Gallo: au balcon, des marionnettes habillées à l'ancienne souhaitent la bienvenue; et, à l'entrée, à côté d'une belle porte en bois, on peut lire ce poème écrit sur des «azulejos»: «Arrêtez-vous, mon bon ami/ Oubliez un peu d'être pressé/pendant que vous goûtez, satisfait,/ notre bonne cuisine espagnole.» Il faut se perdre dans Alcalá, y dénicher aussi ses derniers forgerons, menuisiers, luthiers ou artistes héritiers d'une tradition de liberté. Au 17, rue Escritores, on peut faire connaissance avec l'excentrique peintre Toro Bravo, autoproclamé «voyant

intersidéral».

Pour le reste, il est stimulant de partir sur les traces de Miguel de Cervantès, le plus célèbre écrivain espagnol. Ce ne sera pas difficile car son souvenir est omniprésent. Sur la Calle Mayor, une des plus belles rues de Castille, toute en arcades, les commerçants n'ont pas lésiné sur son nom. Autour de sa maison natale (son père était chirurgien), il y a le café Rincon de Cervantès, un très joli théâtre classique (rue Cervantès), ainsi qu'une brochette de restaurants à sa gloire. C'est le cas de Las cuadras de Rocinante, reconnaissable à un Don Quichotte en fer forgé à l'entrée et où les plats ont été baptisés du nom des personnages du célèbre roman. Sachez tout de même que «les lances du Quichotte» sont un mélange de viande, de chorizo et de champignons. Pourtant, rien de tel qu'une lente promenade le long de cette pittoresque Calle Mayor, artère piétonne bordée de maisons dont certaines, à en juger par leur charme vieillot, ressemblent fort à celles de l'époque. Ce qui ne fait pas de doute, c'est que Miguel de Cervantès passait tous les matins devant l'hôpital d'Antezana, à quelques mètres de son domicile. Créé en 1483 pour soigner les pauvres, les infirmes et les pèlerins, cet étonnant édifice (le plus ancien hospice d'Espagne) est toujours en service grâce au zèle de religieuses. Entrez dans cet antre, toute l'histoire d'Alcalá de Henares vous y contemple!