La célébrité est lourde à porter, surtout quand on pèse une tonne et demi. Tant de mythes s'échafaudent que cela en devient fatigant. Un jour où l'autre, les stars rêvent forcément de se montrer telles qu'elles sont, sans fard ni bobard.

Le requin blanc du Musée de zoologie de Lausanne en est là. Depuis quelques semaines, il gamberge entre les pinceaux et les éponges de ses relookeurs (le peintre Olivier Besse et le taxidermiste Alain Keiser), qui ont une conception très contemporaine de ce qu'il doit devenir. Le traitement sera court et efficace: le 24 septembre, le «Carcharadon carcharias» – il tient à son patronyme scientifique qui lui confère une certaine autorité à l'étage – devra être prêt à assumer sa nouvelle identité pour la «Nuit des musées» lausannoise dont il tiendra la vedette.

Enquête d'identité: aucun musée suisse ne semble posséder un requin blanc de cette envergure. Au fait, le requin lausannois, quelle longueur fait-il, exactement? Le taxidermiste sort le dossier de son patient, quelques dessins, deux ou trois lettres et des photos – si peu pour une star. «On a tout dit, tout écrit. Sa longueur oscille entre 4,9 mètres et 5,89 selon les sources.» En vrai, cela doit faire 5,83 mètres, du nez à la queue.

On progresse un peu. Voyons si l'histoire de sa capture est crédible. En 1956 au large de Sète, un requin blanc s'est pris dans les filets de l'équipage du Rosina-Raphaël, un petit bateau de pêche commandé par le capitaine Antoine Ferrignon. On le hisse à l'aide d'une grue, il meurt peu après sa sortie de l'eau, victime, mais pas encore martyr de la cause animale. A Sète, on a fait «une grande fête», raconte la Feuille d'Avis de Lausanne quelques jours plus tard. «Pour l'époque, c'était un monstre» raconte le taxidermiste. Comment le «Museum» de Lausanne a-t-il appris la capture du requin blanc dans le Midi? C'est le poissonnier faisant le trajet entre Sète et Lausanne qui aurait répandu la nouvelle, du moins c'est ce qu'on raconte. Le Musée de Lausanne achète la carcasse pour 50 000 francs. Et non pas 500 000 francs, comme l'affirmait Paris-Match (la presse people exagère toujours). Le requin est acheminé par camion frigorifique sur les bords du Léman. Puis dépecé aux Abattoirs de Lausanne. Pendant plusieurs années, le requin installé au-dessus de la cage d'escalier au dernier étage du Palais de Rumine comportait l'étiquette de «Mangeur d'hommes». Parfait pour son image de terrible prédateur. Pourtant, dans son estomac, point de restes humains. A peine a-t-on trouvé deux dauphins de 1,8 mètre chacun.

La vérité que le sélacien devra affronter au grand jour, c'est qu'il ne possède sur le dos peut-être plus grand-chose du requin pêché à Sète il y a presque cinquante ans. Impossible à empailler, le requin exposé est un moulage du vrai. Son squelette est en métal, son corps comme sa tête sont en plâtre et son œil en verre. Seuls l'aileron dorsal, les nageoires et les dents ont été prélevés de l'original. «Le grand mystère est de savoir si le moulage a été effectué sur l'entier du corps ou seulement sur une partie», se demande Alain Keiser. Le taxidermiste qui s'en est occupé à l'époque est décédé. Mais Alain Keiser se souvient lui avoir posé la question: «Il est toujours resté très évasif.» Le mythe s'effrite.

Le cuir est rare sur cette bête-là. Mais il a travaillé. Donc, le lifting s'imposait. Il fallait ramollir la peau pour la retendre, puis rafraîchir les joints entre le cuir des nageoires et le plâtre du ventre. Enfin, il s'agira de refaire les dents du mangeur d'homme. Là, l'âge n'y est pour rien: les belles dents triangulaires, les mêmes que chez Spielberg, ont été volées. Très prisées, les dents de requins: une mâchoire peut se vendre pour 50 000 euros. «Je suis en contact avec un dentiste spécialiste dans les matériaux de prothèse pour refaire la dentition», avertit le taxidermiste.

De son côté, le peintre Olivier Besse a retiré la couche de vernis – probablement de l'huile de lin – que l'on avait appliqué sur le moulage pour le faire briller: on voulait que le requin ait l'air de sortir de l'eau. Depuis 1958, l'année de l'installation du monstre au musée, de la poussière s'était mêlée au manteau brillant. Il a fallu nettoyer, puis repeindre les imperfections de la peau. Pas question d'un maquillage de théâtre, on recherche la vraie couleur appliquée à l'époque. Olivier Besse mélange notamment de la terre de Sienne brûlée, du brun Van Dyck, du jaune de Naples, du bleu cobalt, du bleu outremer et du blanc. «Pas de noir, jamais de noir, ça salit», lance Olivier Besse du haut de son escabeau. A quelques centimètres du pinceau, l'œil – de verre – reste imperturbable. A défaut d'être terrifiant, lustré ou authentique, le requin va nous la jouer vieux sage scientifique.