C'est pire qu'une gifle: dans le panier étiqueté «US», il y a 14,3 pommes alors que la Chine affiche deux pommes et un trognon (2,1). «Nous avons encore des progrès à faire», rougit Jingjing, une jeune femme pékinoise, en découvrant le graphique où la Chine apparaît en queue de peloton derrière l'Inde. Les pommes représentent le nombre de partenaires sexuels dans la vie d'un individu en comparaison internationale (la moyenne mondiale se situant à 7,7). Et Jingjing réalise soudainement le «retard» de son pays sur ce terrain en feuilletant les pages de son magazine favori, Xinwen Zhoukan, consacré à «la troisième révolution sexuelle».

Qu'elle se rassure. Pour Li Yinhe, célèbre sexologue cité par la revue, «dans moins de vingt ans, nous aurons rattrapé l'Occident». Comme si, après les courbes de la croissance économique, les performances sexuelles étaient devenues un paramètre incontournable pour évaluer le développement de la Chine. A l'entendre, le pays ou plutôt ses villes vivraient à leur tour un grand mouvement de libération sexuelle comparable à ce qu'avaient connu les Etats-Unis, puis l'Europe à la fin des années 1960. Seul le slogan soixante-huitard «La révolution, c'est faire l'amour» manquerait encore.

A vrai dire, faire l'amour pour la révolution, la Chine l'a déjà expérimenté, mais dans un tout autre but que celui de la génération hippie. Après sa prise de pouvoir, en 1949, Mao Zedong lance un appel dont les conséquences seront catastrophiques: «Plus nous serons nombreux, plus nous serons puissants.» Les Chinois s'attellent à cette tâche de reproduction dans une discipline austère où toute liaison hors du mariage est sévèrement réprimée. Résultat: en trent ans, la population passe de 400 millions d'individus à 1 milliard. Un boulet démographique qui continue de paralyser le pays.

Cette fécondité n'avait évidemment rien à voir avec un quelconque épanouissement sexuel, comme le confirmait, au début des années 1980, un étonnant sondage: moins de 20% des femmes chinoises déclaraient avoir éprouvé du plaisir durant leur vie sexuelle. Après cette première révolution placée sous la dictature du rendement, explique Xinwen Zhoukan, les réformes économiques ont offert la possibilité de monnayer le sexe. Le nombre de prostituées à Canton a ainsi été multiplié par 240 entre 1979 et 1987. L'argent permet d'entretenir des concubines, d'acheter le plaisir, mais le sexe demeure tabou et son commerce bénéficie presque exclusivement à la gente masculine.

Ces dernières années, toutefois, la Chine se serait engagée dans une troisième révolution beaucoup plus significative: la libération sexuelle. Il s'agit tout à la fois de l'affirmation du droit au plaisir, de l'appropriation de son propre corps et en définitive de l'émergence de l'individualisme dans une société encore largement soumise au carcan hiérarchique hérité du confucianisme. Le principal acteur de ce changement de mentalité n'est plus l'homme, mais la femme.

L'an 2000 fait désormais figure de tournant avec la publication de deux ouvrages qui vont marquer les esprits: Les bonbons chinois de Mian Mian et Shanghai Baby de Wei Hui. Les deux récits se présentent comme un parcours initiatique où le sexe devient le principal vecteur de l'émancipation. La censure – autant que le contenu – leur assure un succès immédiat et depuis, les clones se sont multipliés pour donner naissance au phénomène littéraire des «Belles femmes écrivains».

«On assiste à la séparation du sexe, de l'amour et du mariage», constate Li Dun, professeur au centre de recherche sur la Chine contemporaine à l'Université Qinghua de Pékin. Alors que le concubinage se généralise, des «groupes de libération sexuelle» se multiplient dans les grandes villes, des clubs de couples échangistes fleurissent grâce à Internet et l'homosexualité est peu à peu tolérée. «Je considère la sexualité comme un droit personnel et je veux disposer de mon propre corps, explique un adepte de l'échangisme. Cela n'a rien à voir avec la morale.»

A Pékin, le club Beidahuang (Le grand nord désertique) illustre bien ce mouvement. Créé il y a un an et demi, il rassemble des femmes d'une trentaine d'années qui préfèrent vivre en célibataire et s'offrir une aventure quand l'occasion se présente sans toutefois renier l'idée du mariage. Actrices, stylistes, réalisatrices de télévision ou conseillères en relations publiques, elles tiennent avant tout à leur liberté et refusent de dépendre économiquement d'un homme. L'existence même d'un tel club montre le chemin qu'il reste à parcourir, mais l'incompréhension du début fait peu à peu place à la curiosité du public.

Cette révolution sexuelle réjouit Li Yinhe: «C'est positif, cela représente la diversité sociale et un climat de tolérance. Par contre, le gouvernement devrait promouvoir une éducation plus efficace dans ce domaine.» Ce qui ressemble à un printemps du sexe en Chine pourrait en effet bientôt être assombri par la menace du sida. Alors que la pandémie se développe de façon inquiétante, Pékin continue de sous-estimer la menace. Le ver est dans la pomme.